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La lettre d’Emmanuel Macron

Notre ami Pierre André, journaliste professionnel et initiateur de l’excellent blog « Liège 28 » nous fait parvenir la lettre du président de la République Emmanuel Macron aux Françaises et Français.

Lors de nos rencontres sur le terrain avec les Citoyennes et Citoyens de Wallonie et des votes par internet mis en place lors des campagnes électorales des deux tours de la Présidentielle française, nous avons pu constater la large convergence qui existait entre les sondages et résultats qu’ils viennent de France ou de Wallonie. Aussi pouvons-nous imaginer que cette lettre du Président de la République s’adresse aussi à nous, Wallons.

Saumane

Chères Françaises, chers Français, mes chers compatriotes,

Dans une période d’interrogations et d’incertitudes comme celle que nous traversons, nous devons nous rappeler qui nous sommes.

La France n’est pas un pays comme les autres.

Le sens des injustices y est plus vif qu’ailleurs. L’exigence d’entraide et de solidarité plus forte. 

Chez nous, ceux qui travaillent financent les pensions des retraités. Chez nous, un grand nombre de citoyens paie un impôt sur le revenu, parfois lourd, qui réduit les inégalités. Chez nous, l’éducation, la santé, la sécurité, la justice sont accessibles à tous indépendamment de la situation et de la fortune. Les aléas de la vie, comme le chômage, peuvent être surmontés, grâce à l’effort partagé par tous.

C’est pourquoi la France est, de toutes les nations, une des plus fraternelles et des plus égalitaires.

C’est aussi une des plus libres, puisque chacun est protégé dans ses droits et dans sa liberté d’opinion, de conscience, de croyance ou de philosophie.

Et chaque citoyen a le droit de choisir celles et ceux qui porteront sa voix dans la conduite du pays, dans la conception des lois, dans les grandes décisions à prendre. 

Chacun partage le destin des autres et chacun est appelé à décider du destin de tous : c’est tout cela, la nation française.

Comment ne pas éprouver la fierté d’être Français ?

Je sais, bien sûr, que certains d’entre nous sont aujourd’hui insatisfaits ou en colère. Parce que les impôts sont pour eux trop élevés, les services publics trop éloignés, parce que les salaires sont trop faibles pour que certains puissent vivre dignement du fruit de leur travail, parce que notre pays n’offre pas les mêmes chances de réussir selon le lieu ou la famille d’où l’on vient. Tous voudraient un pays plus prospère et une société plus juste.

Cette impatience, je la partage. La société que nous voulons est une société dans laquelle pour réussir on ne devrait pas avoir besoin de relations ou de fortune, mais d’effort et de travail. 

En France, mais aussi en Europe et dans le monde, non seulement une grande inquiétude, mais aussi un grand trouble ont gagné les esprits. Il nous faut y répondre par des idées claires.

Mais il y a pour cela une condition : n’accepter aucune forme de violence. Je n’accepte pas, et n’ai pas le droit d’accepter la pression et l’insulte, par exemple sur les élus du peuple, je n’accepte pas et n’ai pas le droit d’accepter la mise en accusation générale, par exemple des médias, des journalistes, des institutions et des fonctionnaires. Si tout le monde agresse tout le monde, la société se défait !

Afin que les espérances dominent les peurs, il est nécessaire et légitime que nous nous reposions ensemble les grandes questions de notre avenir.

C’est pourquoi j’ai proposé et je lance aujourd’hui un grand débat national qui se déroulera jusqu’au 15 mars prochain. 

Depuis quelques semaines, de nombreux maires ont ouvert leurs mairies pour que vous puissiez y exprimer vos attentes. J’ai eu de nombreux retours que j’ai pu prendre en compte. Nous allons désormais entrer dans une phase plus ample et vous pourrez participer à des débats près de chez vous ou vous exprimer sur internet pour faire valoir vos propositions et vos idées. Dans l’Hexagone, outre-mer et auprès des Français résidant à l’étranger. Dans les villages, les bourgs, les quartiers, à l’initiative des maires, des élus, des responsables associatifs, ou de simples citoyens… Dans les assemblées parlementaires comme régionales ou départementales. 

Les maires auront un rôle essentiel car ils sont vos élus et donc l’intermédiaire légitime de l’expression des citoyens.

Pour moi, il n’y a pas de questions interdites. Nous ne serons pas d’accord sur tout, c’est normal, c’est la démocratie. Mais au moins montrerons-nous que nous sommes un peuple qui n’a pas peur de parler, d’échanger, de débattre. 

Et peut-être découvrirons-nous que nous pouvons tomber d’accord, majoritairement, au-delà de nos préférences, plus souvent qu’on ne le croit.

Je n’ai pas oublié que j’ai été élu sur un projet, sur de grandes orientations auxquelles je demeure fidèle. Je pense toujours qu’il faut rendre à la France sa prospérité pour qu’elle puisse être généreuse, car l’un va avec l’autre. Je pense toujours que la lutte contre le chômage doit être notre grande priorité, et que l’emploi se crée avant tout dans les entreprises, qu’il faut donc leur donner les moyens de se développer. Je pense toujours qu’il faut rebâtir une école de la confiance, un système social rénové pour mieux protéger les Français et réduire les inégalités à la racine. Je pense toujours que l’épuisement des ressources naturelles et le dérèglement climatique nous obligent à repenser notre modèle de développement. Nous devons inventer un projet productif, social, éducatif, environnemental et européen nouveau, plus juste et plus efficace. Sur ces grandes orientations, ma détermination n’a pas changé.

Mais je pense aussi que de ce débat peut sortir une clarification de notre projet national et européen, de nouvelles manières d’envisager l’avenir, de nouvelles idées.

À ce débat, je souhaite que le plus grand nombre de Français, le plus grand nombre d’entre nous, puisse participer. 

Ce débat devra répondre à des questions essentielles qui ont émergé ces dernières semaines. C’est pourquoi, avec le Gouvernement, nous avons retenu quatre grands thèmes qui couvrent beaucoup des grands enjeux de la nation : la fiscalité et les dépenses publiques, l’organisation de l’Etat et des services publics, la transition écologique, la démocratie et la citoyenneté. Sur chacun de ces thèmes, des propositions, des questions sont d’ores et déjà exprimées. Je souhaite en formuler quelques-unes qui n’épuisent pas le débat mais me semblent au cœur de nos interrogations.

Le premier sujet porte sur nos impôts, nos dépenses et l’action publique. L’impôt est au cœur de notre solidarité nationale. C’est lui qui finance nos services publics. Il vient rémunérer les professeurs, pompiers, policiers, militaires, magistrats, infirmières et tous les fonctionnaires qui œuvrent à votre service. Il permet de verser aux plus fragiles des prestations sociales mais aussi de financer certains grands projets d’avenir, notre recherche, notre culture, ou d’entretenir nos infrastructures. C’est aussi l’impôt qui permet de régler les intérêts de la dette très importante que notre pays a contractée au fil du temps. 

Mais l’impôt, lorsqu’il est trop élevé, prive notre économie des ressources qui pourraient utilement s’investir dans les entreprises, créant ainsi de l’emploi et de la croissance. Et il prive les travailleurs du fruit de leurs efforts. Nous ne reviendrons pas sur les mesures que nous avons prises pour corriger cela afin d’encourager l’investissement et faire que le travail paie davantage. Elles viennent d’être votées et commencent à peine à livrer leurs effets. Le Parlement les évaluera de manière transparente et avec le recul indispensable. Nous devons en revanche nous interroger pour aller plus loin.

Comment pourrait-on rendre notre fiscalité plus juste et plus efficace ? Quels impôts faut-il à vos yeux baisser en priorité ?

Nous ne pouvons, quoi qu’il en soit, poursuivre les baisses d’impôt sans baisser le niveau global de notre dépense publique.

Quelles sont les économies qui vous semblent prioritaires à faire ? 

Faut-il supprimer certains services publics qui seraient dépassés ou trop chers par rapport à leur utilité ? A l’inverse, voyez-vous des besoins nouveaux de services publics et comment les financer ?

Notre modèle social est aussi mis en cause. Certains le jugent insuffisant, d’autres trop cher en raison des cotisations qu’ils paient. L’efficacité de la formation comme des services de l’emploi est souvent critiquée. Le gouvernement a commencé à y répondre, après de larges concertations, à travers une stratégie pour notre santé, pour lutter contre la pauvreté, et pour lutter contre le chômage.

Comment mieux organiser notre pacte social ? Quels objectifs définir en priorité ?

Le deuxième sujet sur lequel nous devons prendre des décisions, c’est l’organisation de l’Etat et des collectivités publiques. Les services publics ont un coût, mais ils sont vitaux : école, police, armée, hôpitaux, tribunaux sont indispensables à notre cohésion sociale.

Y a-t-il trop d’échelons administratifs ou de niveaux de collectivités locales ? Faut-il renforcer la décentralisation et donner plus de pouvoir de décision et d’action au plus près des citoyens ? A quels niveaux et pour quels services ?

Comment voudriez-vous que l’Etat soit organisé et comment peut-il améliorer son action ? Faut-il revoir le fonctionnement de l’administration et comment ? 

Comment l’Etat et les collectivités locales peuvent-ils s’améliorer pour mieux répondre aux défis de nos territoires les plus en difficulté et que proposez-vous ?

La transition écologique est le troisième thème, essentiel à notre avenir. Je me suis engagé sur des objectifs de préservation de la biodiversité et de lutte contre le réchauffement climatique et la pollution de l’air. Aujourd’hui personne ne conteste l’impérieuse nécessité d’agir vite. Plus nous tardons à nous remettre en cause, plus ces transformations seront douloureuses.

Faire la transition écologique permet de réduire les dépenses contraintes des ménages en carburant, en chauffage, en gestion des déchets et en transports. Mais pour réussir cette transition, il faut investir massivement et accompagner nos concitoyens les plus modestes. 

Une solidarité nationale est nécessaire pour que tous les Français puissent y parvenir. 

Comment finance-t-on la transition écologique : par l’impôt, par les taxes et qui doit être concerné en priorité ?

Comment rend-on les solutions concrètes accessibles à tous, par exemple pour remplacer sa vieille chaudière ou sa vieille voiture ? Quelles sont les solutions les plus simples et les plus supportables sur un plan financier ?

Quelles sont les solutions pour se déplacer, se loger, se chauffer, se nourrir qui doivent être conçues plutôt au niveau local que national ? Quelles propositions concrètes feriez-vous pour accélérer notre transition environnementale ?

La question de la biodiversité se pose aussi à nous tous. 

Comment devons-nous garantir scientifiquement les choix que nous devons faire à cet égard ? Comment faire partager ces choix à l’échelon européen et international pour que nos producteurs ne soient pas pénalisés par rapport à leurs concurrents étrangers ? 

Enfin, il est évident que la période que notre pays traverse montre qu’il nous faut redonner plus de force à la démocratie et la citoyenneté. Être citoyen, c’est contribuer à décider de l’avenir du pays par l’élection de représentants à l’échelon local, national ou européen. Ce système de représentation est le socle de notre République, mais il doit être amélioré car beaucoup ne se sentent pas représentés à l’issue des élections. 

Faut-il reconnaître le vote blanc ? Faut-il rendre le vote obligatoire ?

Quelle est la bonne dose de proportionnelle aux élections législatives pour une représentation plus juste de tous les projets politiques? 

Faut-il, et dans quelles proportions, limiter le nombre de parlementaires ou autres catégories d’élus ?

Quel rôle nos assemblées, dont le Sénat et le Conseil Economique, Social et Environnemental    doivent-ils jouer pour représenter nos territoires et la société civile ? Faut-il les transformer et comment ?

En outre, une grande démocratie comme la France doit être en mesure d’écouter plus souvent la voix de ses citoyens. 

Quelles évolutions souhaitez-vous pour rendre la participation citoyenne plus active, la démocratie plus participative ? 

Faut-il associer davantage et directement des citoyens non élus, par exemple tirés au sort, à la décision publique ? 

Faut-il accroître le recours aux référendums et qui doit en avoir l’initiative ? 

La citoyenneté, c’est aussi le fait de vivre ensemble.

Notre pays a toujours su accueillir ceux qui ont fui les guerres, les persécutions et ont cherché refuge sur notre sol : c’est le devoir de l’asile, qui ne saurait être remis en cause. Notre communauté nationale s’est aussi toujours ouverte à ceux qui, nés ailleurs, ont fait le choix de la France, à la recherche d’un avenir meilleur : c’est comme cela qu’elle s’est aussi construite. Or, cette tradition est aujourd’hui bousculée par des tensions et des doutes liés à l’immigration et aux défaillances de notre système d’intégration. 

Que proposez-vous pour améliorer l’intégration dans notre Nation ? En matière d’immigration, une fois nos obligations d’asile remplies, souhaitez-vous que nous puissions nous fixer des objectifs annuels définis par le Parlement ? Que proposez-vous afin de répondre à ce défi qui va durer ?

La question de la laïcité est toujours en France sujet d’importants débats. La laïcité est la valeur primordiale pour que puissent vivre ensemble, en bonne intelligence et harmonie, des convictions différentes, religieuses ou philosophiques. Elle est synonyme de liberté parce qu’elle permet à chacun de vivre selon ses choix.

Comment renforcer les principes de la laïcité française, dans le rapport entre l’Etat et les religions de notre pays ? Comment garantir le respect par tous de la compréhension réciproque et des valeurs intangibles de la République ?

Dans les semaines qui viennent, je vous invite à débattre pour répondre à ces questions déterminantes pour l’avenir de notre nation. Je souhaite aussi que vous puissiez, au-delà de ces sujets que je vous propose, évoquer n’importe quel sujet concret dont vous auriez l’impression qu’il pourrait améliorer votre existence au quotidien. 

Ce débat est une initiative inédite dont j’ai la ferme volonté de tirer toutes les conclusions. Ce n’est ni une élection, ni un référendum. C’est votre expression personnelle, correspondant à votre histoire, à vos opinions, à vos priorités, qui est ici requise, sans distinction d’âge ni de condition sociale. C’est, je crois, un grand pas en avant pour notre République que de consulter ainsi ses citoyens. Pour garantir votre liberté de parole, je veux que cette consultation soit organisée en toute indépendance, et soit encadrée par toutes les garanties de loyauté et de transparence. 

C’est ainsi que j’entends transformer avec vous les colères en solutions.  

Vos propositions permettront donc de bâtir un nouveau contrat pour la Nation, de structurer l’action du Gouvernement et du Parlement, mais aussi les positions de la France au niveau européen et international. Je vous en rendrai compte directement dans le mois qui suivra la fin du débat. 

Françaises, Français, je souhaite que le plus grand nombre d’entre vous puisse participer à ce grand débat afin de faire œuvre utile pour l’avenir de notre pays.

En confiance, 

Emmanuel MACRON

Les bons vœux d’Emmanuel Macron

Extraits du discours prononcé par le président de la République française en cette toute fin d’année 2017.

« Je continuerai à faire ce pour quoi vous m’avez élu, et ne pas adapter notre pays aux changements du monde, (…) mais en faire ce qu’il est, un pays fort, avec une économie forte. »

Emmanuel Macron assure qu’il « écoutera toujours » ceux qui s’opposent à sa politique. « Mais pour autant, je n’arrêterai pas d’agir. Toujours, j’écouterai, j’expliquerai notre situation, et la réalité de celle-ci, et à la fin, je ferai, car c’est ce dont notre pays a besoin et c’est ce que vous attendez de moi. »

« Sur le plan européen, l’année 2018 sera décisive. Je me suis pleinement engagé dans cette bataille, car je crois profondément que l’Europe est bonne pour la France, que la France ne peut pas réussir sans une Europe forte. »

Emmanuel Macron explique que des consultations citoyennes seront organisées en Europe pour que les projets politiques s’adaptent aux aspirations des citoyens.

Le but est de « faire face aux Etats-Unis et à la Chine en portant des valeurs qui sont communes. (…) J’ai besoin qu’ensemble, nous ne cédions rien, ni aux nationalistes, ni aux sceptiques. »

« Sur le plan national, l’année 2018 sera à mes yeux celle de la cohésion de la nation. Nous sommes trop souvent divisés. Les débats sont légitimes, les désaccords nécessaires, mais les divisions nous minent. Je veux plus de concorde pour la France en 2018. Je veux miser sur l’intelligence française. L’école doit être le creuset de cette cohésion. »

Emmanuel Macron a évoqué les défis qui attendent la France à l’international en 2018. « Nous gagnerons cette bataille contre le terrorisme », a-t-il déclaré.

« Je veux miser sur le travail, qui est au cœur de notre société. (…) C’est par le travail que notre nation sera plus forte parce qu’elle produira plus, parce qu’elle s’enrichira. »

« Je veux miser sur la fraternité, ce qui nous tient ensemble. Je crois dans la réussite, dans les succès, mais que sont-ils s’ils sont les succès de quelques-uns, s’ils nourrissent les rancœurs et les égoïsmes ? Tant de nations sont en train de s’y fracasser. »

« Je veux que nous puissions apporter un toit à tous ceux qui sont sans-abri. Le gouvernement a beaucoup amélioré les choses, mais il y a encore des situations qui ne sont pas acceptables. (…) Comptez sur ma détermination entière en la matière. »

« Je ne céderai rien sur le droit d’asile, nous continuerons à accueillir ces hommes et ces femmes car la France est leur patrie. Mais nous ne pouvons accueillir tout le monde, il faut fixer des règles. » Emmanuel Macron défend le projet de recensement des migrants dans les centres de rétention, défendu par Gérard Collomb, et très critiqué à gauche. « Je m’attacherai à ce que notre pays reste sur cette ligne d’humanité. »

« Le peuple français est un grand peuple qui parfois sous-estime ses ressorts intimes. Nous sommes capables de l’exceptionnel. »

« C’est avec cet esprit de conquête, que nous avons en partage, cette ambition sincère que nous avons pour notre pays et chacun d’entre vous, et de faire vivre cette renaissance française que je vous présente mes vœux. »

« Nous avons besoin de repenser un grand projet social pour notre pays », a déclaré Emmanuel Macron, qui parle d’une « exigence humaniste ». Il a redit son « engagement » d’apporter un toit à tous.

La stratégie de la N-VA

L’article ci-dessous a été publié dans la dernière édition du Monde diplomatique, celle de novembre 2017. Il a été écrit par Paul DIRKX. Enseignant-chercheur à l’Université de Lorraine (Nancy), Paul Dirkx a notamment écrit La Concurrence ethnique. La Belgique, l’Europe et le néolibéralisme. Il s’intéresse également aux relations entre la France et la Belgique, notamment dans le champ culturel francophone.

L’autre laboratoire européen du séparatisme

En Belgique, le poker menteur comme méthode de gouvernement

Depuis qu’ils détiennent les principaux leviers du pouvoir, les nationalistes flamands ont mis en sourdine leur projet de scission de la Belgique, peu populaire dans l’opinion. Préférant parler de « confédéralisme », ils ont élaboré une nouvelle stratégie : démanteler l’État de l’intérieur en arguant de la nécessité d’économies budgétaires et semer la zizanie dans le camp francophone.

par Paul Dirkx

Le mouvement séparatiste flamand s’est toujours heurté à un obstacle majeur : comme le confirment l’ensemble des études universitaires, les Belges rejettent massivement la partition de leur pays (environ 95 % des francophones et 90 % des néerlandophones, des chiffres stables depuis 1995). Entrée au gouvernement en 2014, l’Alliance néo-flamande (Nieuw-Vlaamse Alliantie, N-VA), le principal parti nationaliste, a entrepris de contourner cet écueil.

Née en 2001 sur les cendres d’une formation autonomiste jugée trop à gauche, poussée par les nouvelles élites financières du Nord, la N-VA s’est imposée dès 2010 comme le parti le plus important du royaume. Son programme conservateur dénonce les « scléroses » du « labyrinthe » belge : au nom de l’ »efficacité », tout ce qui est encore fédéral, c’est-à-dire géré par l’État central, doit « devenir la propriété de la Flandre et de la Wallonie » (la Sécurité sociale, la justice, etc.) ou être supprimé (les allocations « non rentables », etc.).

Les élections législatives de 2014 lui donnent l’occasion d’appliquer ses recettes à l’ensemble du pays. Ce scrutin place en effet la N-VA en tête, avec 32,4 % des voix néerlandophones, soit 20,33 % des suffrages à l’échelle nationale. Arrivés en cinquième position, les libéraux francophones du Mouvement réformateur (MR) s’allient avec les indépendantistes flamands en tant qu’unique parti francophone (représentant seulement un électeur francophone sur cinq). Ils mettent alors un terme à vingt-six ans de participation du Parti socialiste (PS) au pouvoir fédéral. Avec l’appui de deux formations néerlandophones — les Libéraux et démocrates flamands (Open Vlaamse Liberalen en Democraten, Open Vld) et les Chrétiens-démocrates flamands (Christen-Democratisch en Vlaams, CD&V) —, le tandem N-VA – MR promet de « mettre le communautaire au frigo » jusqu’aux législatives de 2019, c’est-à-dire de mettre entre parenthèses les conflits d’intérêts entre représentants des Communautés francophones et néerlandophones. Tout en s’octroyant la plupart des ministères-clés, les nationalistes cèdent le poste de premier ministre au président du MR, le jeune Charles Michel. Car, pour eux, ce gouvernement est moins voué à réussir qu’à montrer que la Belgique est composée de « deux démocraties », devenant de ce fait ingouvernable. Ainsi M. Michel apparaît-il, selon la formule du principal quotidien néerlandophone, comme l’ »homme de paille de la N-VA ».

Ici comme ailleurs en Europe, les « ethnonationalistes » (volksnationalisten, en néerlandais), acquis à l’axiome « Un peuple = un État-nation », savent que tout est affaire de temps et de perception. Bénéficiant d’une fascination médiatique et considéré comme le vrai chef du gouvernement, le président de la N-VA et bourgmestre d’Anvers Bart De Wever ne manque jamais de pointer les dysfonctionnements du système fédéral, y voyant chaque fois une preuve de la nécessité d’évoluer vers le « confédéralisme » prôné par son programme.

Reprise en boucle par les commentateurs mais rarement analysée, cette notion est ressentie par nombre d’électeurs comme le gage du maintien de l’échelon belge. En réalité, tel que la N-VA le conçoit, le confédéralisme implique un séparatisme de fait : il prévoit la suppression des institutions démocratiques belges (Parlement, Sénat, etc.) et la création de deux États souverains qui se partageraient Bruxelles et organiseraient simplement une conférence diplomatique mensuelle affublée du nom de « Parlement belge » et consacrée à la cogestion de quelques dossiers. La N-VA ne cesse ainsi de jouer sur les mots, quitte à dérouter jusqu’à ses propres membres. En 2016, M. De Wever a exclu deux députés fédéraux qui avaient critiqué la « com » du parti et évoqué dans la presse une voie plus directe vers le « séparatisme ».

Plutôt que d’employer des termes devenus tabous, la formation nationaliste préfère parler de l’ »assainissement des finances publiques ». Depuis le basculement, dans les années 1960, du centre de gravité économique du pays – des industries wallonnes vieillissantes vers les nouvelles zones portuaires flamandes–, les politiques économiques ont toujours été sciemment articulées au processus de bipartition du pays. Ainsi, les mesures de rigueur de l’actuel gouvernement servent mécaniquement les desseins séparatistes : elles frappent surtout la Région wallonne, plus fragile, accentuant les tensions avec sa voisine flamande. La N-VA espère qu’à force d’économies, aussi providentielles dans le Nord que douloureuses dans le Sud, tout le monde voudra rouvrir le « frigo communautaire » : c’est ce que M. De Wever appelle « déloger les francophones de leur tanière ». Parallèlement, le parti nationaliste met à profit les postes qu’il contrôle pour démanteler de facto l’État belge. Au ministère de la sécurité et de l’intérieur, de nombreuses tâches de la police fédérale sont en voie de privatisation (sécurisation de bâtiments publics, encadrement de détenus, etc.), tandis que des départements essentiels dans la lutte contre la criminalité internationale (notamment informatique et financière) sont « décentralisés ». À la défense, alors que le budget d’investissement en matériel est revu à la hausse à la demande de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN), il est prévu de réduire les effectifs de 19,5 % et ceux de l’état-major de 32 %. Les dernières institutions culturelles et scientifiques fédérales, déjà sévèrement délabrées, sont frappées par des coupes budgétaires de 20 %. La justice enfin, laissée au CD&V, est tellement appauvrie qu’en 2016, un an après un appel à la nation de ses confrères, le plus haut magistrat du pays accusait la « logique d’économies » d’être responsable d’une « pathologie de l’ensemble du système judiciaire » mettant en danger l’État de droit, et l’État tout court.

Le chantage des nationalistes

Unique ombre au tableau : de nombreuses enquêtes montrent que, en dépit de sa gestion musclée de la crise migratoire, la N-VA risque de voir refluer une bonne part de ses électeurs vers leur parti d’origine, le rival d’extrême droite Intérêt flamand (Vlaams Belang, VB). Déterminé à « tout faire » pour conserver ces voix vitales, la N-VA se comporte en « parti de la loi et de l’ordre ». Tout en continuant de lisser sa communication pour se démarquer de la sphère séparatiste d’extrême droite – que M. De Wever et nombre de ses proches connaissent bien, pour en être issus –, le parti laisse son secrétaire d’État chargé de l’asile et des migrations, le très populaire Theo Francken, embarrasser régulièrement le premier ministre Michel en éreintant par exemple, en mars 2017, les organisations non gouvernementales (ONG) actives en Méditerranée. De même, « communautaire au frigo » oblige, le ministre de l’intérieur Jan Jambon évite désormais de dire : « Sortez les Wallons de leurs hamacs ! » – rien ne l’a toutefois retenu d’affirmer qu’ »une partie significative de la communauté musulmane dansait » après les attentats à Bruxelles en mars 2016…

Depuis longtemps, la cible principale des séparatistes est la Sécurité sociale, l’un des socles de l’État belge, que la coalition précédente, menée par le Parti socialiste (PS) de M. Elio Di Rupo, avait déjà commencé à transférer aux Régions (allocations familiales, soins de santé, etc.). Plus ses décisions (notamment une forte diminution des cotisations patronales compensée par des hausses d’impôts et de la taxe sur la valeur ajoutée) suscitent la contestation, plus l’actuel gouvernement contourne le modèle de concertation belge fondé sur le consensus entre partenaires sociaux. La fédéralisation n’ayant pas compromis l’unité des puissants syndicats du pays, la N-VA clame qu’ils sont foncièrement différents: frondeurs dans le Sud, coopératifs dans le Nord. En réalité, leurs revendications ne varient pas face au gouvernement le plus contesté de ces vingt dernières années, notamment par des manifestations qui, comme en novembre 2014 (130000 personnes), en octobre 2015 (100000 personnes) ou en mai 2016 (60000 personnes), ont toutes lieu dans la capitale. Mais la N-VA peut compter sur la plupart des médias. Stimulés par une presse internationale qui ne cesse de s’indigner de la prétendue incurie belge face au terrorisme islamiste, ces derniers rangent la contestation parmi les symptômes d’un « État failli » et multiplient les dossiers censés démontrer que « la Belgique s’effrite ».

En mars 2017, M. De Wever a annoncé qu’il mettrait le confédéralisme sur la table à l’issue du scrutin fédéral de 2019. Au cas où l’électeur rendrait alors la gauche francophone « incontournable », il a précisé qu’il n’entrerait « jamais avec elle dans un gouvernement qui n’exécute pas intégralement [son] projet institutionnel ». Dans un livre paru en mai, le leader flamand expose en détail sa stratégie : continuer de susciter un « appétit communautaire » en Belgique francophone à travers une politique de réformes intransigeante et en excluant aussi bien toute consultation populaire que toute nouvelle réforme négociée de la Constitution. Le PS de M. Di Rupo refuse ce « chantage » et rejette le confédéralisme, qui « conduira à la disparition du pays ». De concert avec son homologue néerlandophone, il dit préférer défendre la solidarité sociale entre tous les citoyens, d’autant plus qu’il est menacé sur sa gauche par le Parti du travail de Belgique (Partij van de Arbeid van België, PTB-PVDA). Revendiquant une ligne proche de Podemos en Espagne ou de La France insoumise, cette formation bilingue et probelge s’oppose au communautarisme flamand-wallon, qui ne sert selon elle qu’à voiler d’encombrantes oppositions sociales telles que travailleur-patron ou riche-pauvre. Depuis quelques mois, les oracles des sondages donnent ce parti en nette progression, surtout en Région wallonne.

Vers un nouveau patriotisme ?

Ainsi, la N-VA parvient à rendre toujours moins aberrant le scénario confédéraliste en enfonçant inlassablement le clou des « deux démocraties ». Ce fut notamment le cas lorsque, en octobre 2016, les trois Parlements de Wallonie, de Bruxelles et de la Fédération Wallonie-Bruxelles, où le PS est majoritaire, ont refusé de voter la ratification de l’accord de libre-échange entre le Canada et l’Union européenne (CETA, selon son acronyme anglais). La virulence des réactions nationalistes n’a eu d’égale que le verrouillage des médias. Certaines rédactions ont affirmé que, dans ce dossier, M. Paul Magnette, alors ministre-président socialiste de la Région wallonne, n’avait réussi qu’à « donner un visage au confédéralisme ». En tout cas, la N-VA a montré ses priorités en conspuant des entités politiques qui avaient usé d’un droit de veto inscrit dans la Constitution belge… à la demande des nationalistes flamands !

La stratégie de la N-VA commence à porter ses fruits en Belgique francophone, où, devant tant d’arrogance « flamande», décideurs et commentateurs se mettent à douter de la pertinence de la Belgique. Paradoxalement, l’attachement au pays se fait le plus entendre en Flandre. M. Kristof Calvo, le très jeune président (bilingue) du groupe écologiste au Parlement fédéral et principale figure de l’opposition, prône un nouveau patriotisme belge. Toutes les formations politiques (sauf la N-VA et VB) envisagent désormais une possible « refédéralisation » de certaines compétences.

Comparaison

Rappelons tout d’abord que le département en France est l’équivalent de la province en Wallonie.

Indemnités de fonction des élus des conseils départementaux

Les indemnités maximales votées par les conseils départementaux pour l’exercice effectif des fonctions de conseiller départemental sont déterminées selon le barème suivant (article L. 3123-16 du CGCT) :

POPULATION DÉPARTEMENTALE (nombre d’habitants) et INDEMNITE BRUTE (en euros)

Moins de 250 000  h : 1 520,59 €

De 250 000 à moins de 500 000 h  : 1 900,73 €

De 500 000 à moins de 1 million d’h : 2 280,88 €

De 1 million à moins de 1,25 million d’h  : 2 470,95 €

Plus de 1,25 million d’h : 2 661,03 €

Selon l’article 3123-17 du CGCT et à l’exclusion de toute autre possibilité de majoration :

– L’indemnité de fonction votée par le conseil départemental ou par le conseil de Paris pour l’exercice effectif des fonctions de président de conseil départemental est au maximum égale au montant de l’indice brut 1015, majoré de 45 % (soit 5 512,13 €) ;

– L’indemnité de fonction de chacun des vice-présidents ayant délégation de l’exécutif du conseil départemental ou du conseil de Paris est, dans les mêmes conditions, au maximum égale à l’indemnité maximale de conseiller, majorée de 40 % ;

– L’indemnité de fonction de chacun des membres de la commission permanente du conseil départemental ou du conseil de Paris (autres que le président et les vice-présidents ayant délégation de l’exécutif) est, dans les mêmes conditions, au maximum égale à l’indemnité maximale de conseiller, majorée de 10 %.

Dernière modification : 29/09/2016

Natacha Polony : «Le système de la globalisation néolibérale craque de toute part»

Publié sur le site du Figaro le 25 novembre 2016 :

FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN – A l’occasion de la sortie de l’essai collectif du Comité Orwell, Bienvenue dans le pire des mondes, sa présidente, Natacha Polony a accordé un entretien fleuve au FigaroVox. Pour l’éditorialiste et essayiste, il existe aujourd’hui une forme de totalitarisme soft.


Le Comité Orwell est un collectif de journalistes, présidé par Natacha Polony, pour la défense du pluralisme des idées et de la souveraineté populaire. Il vient de publier Bienvenue dans le pire des mondes (éd. Plon, 2016) avec la participation de Natacha Polony, Jean-Michel Quatrepoint, Guillaume Bigot, Eric Delbecque, Franck Dedieu, Benjamin Masse-Stamberger, Alexandre Devecchio, Emmanuel Lévy et Gérald Andrieu.


FIGAROVOX. – Vous publiez avec le Comité Orwell que vous présidez l’essaiBienvenue dans le pire des mondes. On pensait après 1991 être débarrassé des totalitarismes idéologiques. Sommes-nous plongés de nouveau dans les mondes de George Orwell et d’Aldous Huxley?

Natacha POLONY. – Les concepts qu’ont mis en place Orwell et Huxley permettent de penser un monde qui en apparence est totalement différent. Evidemment, notre monde n’a rien à voir avec celui de 1984. A la limite, avec toutes les manipulations de l’être humain permises par les avancées scientifiques, il a peut-être plus à voir avec celui d’Aldous Huxley dans Le meilleur des mondes. En revanche, nous sommes bien dans des concepts forgés par Orwell utilisés à l’époque dans des contextes différents. Il ne s’agit pas de dire que le totalitarisme que nous vivons serait aussi violent et comparable aux véritables totalitarismes soviétique, maoïste ou nazi, bien sûr que non. C’est justement ce que nous appelons dans le livre le soft totalitarisme parce qu’il ne repose pas sur la coercition. Pour autant, il est tout aussi aliénant par certains côtés. Il faut absolument remettre en vigueur ces concepts marxistes d’aliénation et d’émancipation. Le système auquel nous faisons face remet en cause l’émancipation des peuples et des individus.

Quel est ce système dont vous parlez?

Nous avons cru être débarrassés des idéologies, mais nous avons aujourd’hui à l’œuvre quelque chose qui se présente sous les habits de l’évidence, parfois de la science économique, en tout cas du pragmatisme, mais qui relève bel et bien de l’idéologie. C’est celle du libre-échangisme qui s’est développée à partir des années 1970 et qui a remis en cause petit à petit tous les acquis sociaux non seulement des classes populaires mais aussi des classes moyennes, notamment en France les acquis sociaux du Conseil national de la résistance. Cette idéologie s’est mise en place à partir de Reagan et Thatcher mais elle a vécu son ère de toute-puissance lorsque des sociaux-démocrates sont arrivés au pouvoir, aux Etats-Unis avec Bill Clinton, en Angleterre avec Tony Blair, des élus qui ont libéralisé les flux de capitaux, ont remis en cause la séparation des banques de dépôt et des banques d’investissement, toutes ces mesures qui permettaient de protéger les citoyens contre le capitalisme prédateur.

Le capitalisme est-il forcément prédateur?

Pour le dire simplement, tout au long du 20e siècle, le capitalisme a été contenu par le fait qu’il avait un ennemi  : le communisme. Il fallait alors que les classes dominantes nouent un contrat avec les classes populaires, c’est-à-dire qu’elles abandonnent une part de leur domination – ascenseur social, règles de protection, bref, modèles sociaux qui étaient ceux des pays occidentaux – pour que ces classes moyennes adhèrent à la démocratie libérale. A partir du moment où le capitalisme n’a plus eu d’ennemi quand le mur de Berlin est tombé en 1989, on a vu réapparaître le vrai visage d’un capitalisme déconnecté de l’économie réelle, qui n’existe plus que pour lui-même. Il ne sert plus à financer l’économie, mais il sert seulement à produire encore plus de capital. Ce système a abouti finalement à la crise de 2008. Avec le comité Orwell, nous disons qu’il s’agit d’un soft totalitarisme car il s’impose contre la volonté des peuples, tout en gardant les apparences de la démocratie. Nous rappelons dans le livre la phrase de David Rockefeller, fondateur du groupe Bilderberg et président de la Commission Trilatérale, deux groupes d’influences au service des multinationales, dans Newsweek en 1999: «Quelque chose doit remplacer les gouvernements et le pouvoir privé me semble l’identité adéquate pour le faire.»

On peut comprendre la logique d’un «capitaliste» à préserver un tel système… mais qu’est-ce qui fait que les citoyens l’acceptent bon gré mal gré? Pour reprendre le langage d’Huxley, quel est le somma qui peut endormir les citoyens?

Il y a d’abord la société de consommation et son pendant, la société du bien-être. Elle agit à travers une idéologie du progrès qui est totalement détachée de l’idée de progrès moral de l’humanité, de progrès de la liberté, de progrès de l’émancipation. Cette idéologie s’est entièrement consacrée au progrès du bien-être. C’est ce droit des peuples à disposer d’un écran plat et d’un iPad qui permet l’assentiment.

Et y a-t-il une novlangue?

Oui, elle est efficace parce qu’à travers une forme de manipulation du langage, tout ceci est présenté sous les aspects de l’objectivité pure et s’est détaché de tous les attributs habituels de l’idéologie. Il suffit d’ailleurs de regarder comment sont présentés les débats idéologiques dans les médias. On ne dit pas libre-échange contre protection. On dit ouverture contre fermeture. Qui serait contre l’ouverture ? Evidemment, dit ainsi, l’ouverture, c’est bien, la fermeture, c’est mal. Tout le langage est manipulé pour essayer de faire croire que les tenants de régulation de ce système veulent revenir à la nation, au renfermement des peuples sur eux-mêmes. Ils n’aimeraient pas l’Autre parce que – grande manipulation suprême – tout ça se fait finalement au nom de l’Autre, au nom du sympathique migrant. C’est une instrumentalisation du sort de malheureux qui fuient la misère, mais qui permet d’imposer aux classes moyennes et populaires des pays développés un système qui creusent les inégalités. Il suffit de voir comment a été reçu notre livre. Immédiatement, on nous a accolé des adjectifs comme «identitaire», «populiste» et même «complotiste»…

Quel est le rôle des médias dans la transmission de cette novlangue? Dans les salles de rédaction, il n’y a pas de grand marionnettiste qui tire les ficelles et impose ce système libre-échangiste à tendance softement totalitaire!

Il y a ce qui relève de ce que Pierre Bourdieu appelait un «procès sans sujet», c’est-à-dire que personne n’est coupable immédiatement. Chacun de leur côté, les journalistes tentent de faire leur travail au mieux, mais il se trouve que chacun, malgré lui, participe à ce processus sans sujet. Nous avons fondé le comité Orwell avec Jean-Michel Quatrepoint, Alexandre Devecchio, Emmanuel Lévy, Gérald Andrieu, des journalistes qui venons de différents médias et qui n’avons pas les mêmes opinions politiques et venons d’horizons différents (Le Monde, Marianne, Le Figaro, Causeur). Mais nous l’avons fondé parce qu’il nous semblait que certains sujets n’étaient jamais traités dans les médias ou étaient totalement sous-traités ou seulement selon un prisme qui était au service de cette seule idéologie libre-échangiste et qui ne laissait jamais apparaître les problématiques à l’œuvre en profondeur. Là aussi, revenons-en à Marx et à la différence qu’il établit entre infrastructure et superstructure. On nous vend toujours un débat quasiment moral, sur l’immigration, sur l’ouverture, sur le protectionnisme, et on ne va jamais voir les infrastructures, c’est-à-dire les questions économiques qui fâchent: à qui profite ce système? Le système profite évidemment aux grandes multinationales qui ont confisqué l’économie à leur seul profit, multinationales qui sont en grande majorité anglo-saxonnes et même américaines, en particulier ce que l’on appelle les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) dont la capitalisation boursière atteint les 600 milliards de dollars. Google dispose aujourd’hui d’à peu près 250 milliards de dollars en cash dans des paradis fiscaux.

Ces problèmes ne sont absolument pas abordés dans les médias parce qu’il y a aujourd’hui une concentration des médias dans les mains de groupes capitalistes qui achètent de l’influence. Les journalistes sont aujourd’hui soumis à un pouvoir économique. Ils subissent une pression pour traiter leurs sujets trop rapidement, selon un rythme qui est celui des chaines d’information en continu, qui ne leur permet pas d’adopter un point de vue éclairé. On pourrait d’ailleurs multiplier les analyses sur le monde médiatique, parler ainsi de la déstructuration dans beaucoup de journaux des différents services. Auparavant, les journalistes étaient des spécialistes de leurs sujets, ils pouvaient parler d’égal à égal avec leurs interlocuteurs et avec leurs sources. Tout ceci a été démantelé au profit d’un journalisme qu’on a voulu axé dans les années 1990 vers ce que l’on appelle l’investigation, avec un roulement dans les services qui les empêche d’acquérir un recul historique.

Traditionnellement, dans les totalitarismes, la propagande, les médias, sont importants, mais il y a aussi un autre levier qui est celui de l’éducation. Comment l’Education nationale par exemple, qui est encore un organisme étatique, peut-elle être imprégnée par cette globalisation idéologique libre-échangiste?

On nous présente l’éducation comme l’un des derniers domaines régaliens, ce qui signifierait d’ailleurs que l’échec absolu de l’école française relèverait finalement de la défaillance de notre système étatique trop élitiste. C’est une idée fausse. Il y a depuis trente ans un mouvement d’uniformisation des systèmes éducatifs sous les conseils des grandes instances internationales qu’il s’agisse de l’Union européenne ou de l’OCDE, à travers notamment les textes qui accompagnent les fameuses études PISA. Ces textes dictent aux différents pays ce que devrait être un bon système éducatif. Ces recommandations vont toujours dans le sens d’un utilitarisme qui ferait de l’éducation – pour reprendre d’ailleurs une phrase d’un lobby européen – un «service rendu aux entreprises». On veut faire des élèves de futurs salariés, employables à volonté et pour cela adaptables. On oublie totalement la dimension culturelle, patrimoniale, civilisationnelle de l’éducation. Et évidemment la dimension essentielle de l’éducation qui est l’émancipation des individus. Les connaissances, le savoir sont vus dans cette idéologie seulement comme un capital que chaque individu va pouvoir faire fructifier pour participer à la croissance globale. On ne se rend pas compte qu’on détruit ainsi ce qui fait la richesse de l’école, sa capacité à transmettre des savoirs universels qui donnent cette capacité aux individus de lire le monde. C’est ce qui a fait autrefois la grandeur de l’école française et qui a permis de perpétuer l’histoire des nations, une certaine idée de la France, comme il y avait une certaine idée de l’Angleterre ou une certaine idée de l’Allemagne. Il y a bien une globalisation à l’œuvre dans l’éducation, au service de ce système économique.

Qu’en est-il de l’hyperindividualisme? A la fin de l’ouvrage, la victoire du «minoritarisme» est évoquée. Comment cette propension à accorder des droits individuels participe à alimenter ce totalitarisme soft?

Il ne s’agit évidemment pas de nier les avancées nécessaires des droits telles qu’on les a connues depuis la Révolution française. Nous sommes bien d’accord que la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen est une avancée majeure dans l’humanité – encore ne faut-il pas oublier le terme de citoyen… Mai 1968 a apporté des droits absolument fondamentaux pour les êtres humains. Il était nécessaire que cette avancée se fasse dans certains domaines, notamment en matière d’égalité homme-femme. Mais ce que l’on observe aujourd’hui est différent. C’est l’idée que la démocratie se réduirait au progrès indéfini des droits individuels. Se faisant, on détourne la démocratie de son véritable rôle qui est de permettre l’expression de la souveraineté des peuples et, à travers cela, de la souveraineté de chaque individu en tant que citoyen, qui permet à ceux-ci de décider en commun de leur destin. Cette avancée des droits individuels se fait sous l’apparence du beau, du bien et du bon. Là encore, qui serait contre accorder davantage de droits? Si on le présente ainsi, bien sûr que ce processus apparaît comme la victoire du camp du bien. Sauf que là encore, c’est une façon très particulière de présenter les choses puisqu’il s’agit avant tout de découper la communauté nationale de chaque pays en tranches d’individus ou de petites communautés qui vont être traités comme un cœur de cible marketing. Les individus sont ainsi empêchés de se forger une volonté citoyenne nécessaire à la lutte contre les grands intérêts privés. En démantelant la pensée majoritaire qui est l’essence même de la démocratie, on tue la capacité à lutter contre l’appropriation de l’espace public par des intérêts privés.

Donald Trump aux Etats-Unis, Brexit au Royaume-Uni, explosion des différents «populismes» en Europe… Ce monde du totalitarisme soft que vous décrivez n’est-il pas gravement secoué? N’y a-t-il pas dans tous ces phénomènes politiques récents un même rejet d’une globalisation néolibérale qui augmente les inégalités socio-économiques et qui uniformise culturellement le monde?

Bien sûr! Il y a dans ces insurrections par le vote quelque chose qui ressemble à une fronde contre un système dont les citoyens de tous les pays occidentaux voient bien qu’on le leur a imposé. Ce n’est pas forcément pour le meilleur d’ailleurs… Car personne ne peut trouver formidable Donald Trump avec ses excès, avec tout ce qu’il peut dire d’absolument consternant. Mais justement, sortons des fausses alternatives! De même que ce n’est pas parce que nous sommes attaqués par un totalitarisme bien plus dangereux, frontal et brutal qu’est le totalitarisme islamiste qu’il faut refuser de voir ce soft totalitarisme dont nous parlons. Ne serait-ce que parce que ce soft totalitarisme fait le lit du totalitarisme islamiste. D’abord parce qu’il déstabilise les Etats-nations, ensuite parce qu’il détruit tous les anticorps des individus qui permettent de lutter contre la radicalisation. Encore parce que cette mondialisation financière et néolibérale s’appuie sur le consumérisme, sur l’abrutissement généralisé des populations et finalement sur leur enfermement dans la simple consommation et dans une misère sociale de plus en plus grande. Sous prétexte qu’il y a un danger islamiste, il ne faut pas refuser de remettre en cause le système tel qu’il est. C’est la raison pour laquelle l’insurrection par le vote que l’on observe un peu partout est une des formes de la colère des peuples. Il faudrait mieux que l’on prenne en compte cette colère, qu’on la comprenne et qu’on y réponde, plutôt que de laisser bouillir la marmite. Au lieu de cela, la réaction depuis quelques années consiste à transformer petit à petit nos institutions pour tenter de verrouiller le système démocratique. On voit très bien comment le système a exclu Bernie Sanders, comment l’establishment démocrate a d’ailleurs ouvertement triché pour favoriser Hillary Clinton. Ça leur a évidemment explosé à la figure, mais pour autant il y a bien là une forme de confiscation de la démocratie. De même en France, on voit comment le mécanisme des primaires essaie de contenir tout ce qui pourrait remettre en cause le système.

N’y a-t-il pas lieu d’être optimiste puisque François Fillon par exemple n’était pas le candidat de l’establishment et a fait mentir les prévisions tant politico-médiatiques que sondagières?

Oui, effectivement, on a François Fillon d’un côté. On a de l’autre Jean-Luc Mélenchon qui refuse d’entrer dans le cadre des primaires. On voit bien que ce système ne marche pas et qu’il craque de tous les côtés. Mais le tout est de savoir si l’on arrivera à remettre en cause ce qui est la base de ce soft totalitarisme, à savoir le pouvoir des multinationales à travers l’idéologie libre-échangiste.

Les peuples peuvent s’exprimer par leur vote, mais encore faut-il ensuite que les élus puissent agir conformément à leur mandat. Dans un monde de plus en plus complexe, global, rapide, interconnecté, n’y a-t-il pas une impuissance naturelle du politique? Est-ce à l’échelon national que le politique peut être vraiment en prise avec le réel?

Ce n’est pas à l’échelon national que les problèmes se règleront, mais l’échelon national sert prioritairement à exprimer la volonté des peuples. Pour le reste, nous avons laissé faire cette impuissance politique, elle a été organisée. Notre rôle de citoyen est d’imposer à nos politiques une obligation de puissance. Il s’agit pour nous de choisir les politiques qui auront la volonté de lutter contre ce système. Ça s’appelle la souveraineté. Lutter contre cette globalisation qui privatise la démocratie, cela peut se faire grâce à des politiques qui sauront refuser ce qui leur semble inacceptable, par exemple refuser les traités de libre-échange dans la mesure où ceux-ci sont une renonciation totale au modèle civilisationnel européen. Et pardon, ce n’est pas si compliqué de le refuser! J’ai le souvenir des propos du Général de Gaulle cité par Alain Peyrefitte dans C’était De Gaulle. Ce dernier lui parlait du traité de Rome et lui faisait remarquer que rien n’était prévu pour en sortir. De Gaulle répondait en substance: «C’est de la foutaise. Avez-vous déjà vu un grand pays être couillonné sous prétexte qu’il n’y a rien de prévu pour qu’il arrête d’être couillonné?». Il continuait en disant: «Quand on est couillonné, on dit «je suis couillonné, je m’en vais. C’est tout». C’est une question de volonté. Ça ne veut pas dire de se renfermer dans ses frontières comme on veut nous le faire dire. Mais ça veut dire réguler ce système. Il s’agit d’une juste régulation pour préserver les intérêts des citoyens.

Votre ouvrage se conclut par un appel à passer d’une gestion globale des choses à une gestion locale. Le Small is beautiful publié en 1979 par l’économiste Ernst Schumacher est-il encore vraiment possible à l’heure des grandes ruptures technologiques que nous connaissons? N’est-ce pas utopique?

C’est non seulement pas utopique, mais ce sont même les nouvelles technologies dans ce qu’elles ont de positif qui peuvent nous aider. C’est par là qu’on peut retrouver une pleine souveraineté sur notre façon de vivre, de consommer, de nous mouvoir, etc. Tout achat est un acte politique. Par ces choix de consommation, on choisit de soutenir un système ou un autre. C’est par le retour à une échelle locale que nous allons de nouveau pouvoir maitriser les flux économiques et retrouver un poids qui nous permettra de décider de notre avenir, de faire face à ce qui jusqu’à présent n’est qu’une concurrence déloyale. Reprendre une échelle locale permettra au citoyen d’avoir une prise et de répondre ensuite aux grands enjeux internationaux. Le système craque et l’on voit tout à coup l’Europe imposer à Apple une amende de 13 milliards d’euros pour tout ce dont elle a bénéficié comme largesses fiscales de la part de l’Irlande. Ça ne s’est fait que pour une raison: parce qu’il y a eu le Brexit et parce qu’il y a eu la remise en cause populaire des traités de libre-échange. C’est la voix des peuples qui a permis à l’Europe de retrouver son rôle. Il faut que l’Europe retrouve ce pour quoi elle a été fondée, à savoir la préférence communautaire. Au départ, il s’agissait de créer un marché intérieur, d’échanger entre pays qui auraient les mêmes conditions et qui œuvreraient ensemble parce qu’ils auraient la même vision et la même culture de ce que seraient les droits sociaux. Ceci a été complètement brisé en élargissant l’Europe de façon folle, en ouvrant les frontières au nom d’une idéologie libre-échangiste que ne pratiquent pas les autres grands ensembles du monde. Avec le Comité Orwell, nous avons voulu mettre des mots sur ce que les citoyens ressentent, parce qu’ils savent qu’on est en train de leur confisquer leur liberté, leur voix, leur souveraineté.

Le bois, une branche d’avenir

Et en Wallonie, pays riche de ses forêts, où en sommes-nous, toute proportion d’échelle gardée bien entendu ?

Voici encore un domaine où l’union de la France et de la Wallonie pourrait à la fois renforcer ET la France ET la Wallonie.

Mais au fait, possède-t-on en Wallonie les chiffres qui nous situent où nous en sommes dans la bonne gestion des forêts wallonnes ?

Nord Pas-de-Calais
Le bois, une branche d'avenir
La France est la quatrième nation forestière de l’Union européenne en superficie.
Avec 60 milliards d’euros de chiffre d’affaires, l’exploitation de la forêt et les industries du bois constituent un secteur majeur de l’économie française.
Forte de 440 000 emplois directs et indirects, la filière bois est riche d’une diversité de savoir-faire présents sur l’ensemble du territoire et regroupant 60 000 entreprises qui cultivent, coupent, transportent, transforment, commercialisent et recyclent le bois. De la gestion et l’exploitation de la forêt jusqu’à la mise sur le marché des produits issus de la transformation du bois, la création de valeur est constante : sociétale, environnementale et économique.…

Marie-Sophie Lacarrau vous emmène au cœur des forêts françaises. Et vous allez voir leur incroyable potentiel… Cap sur les dernières innovations du secteur, des plus folles aux plus tendances, les solutions alternatives ou comment dépenser moins et mieux, les essences de bois qui valent de l’or ou le grand boom des vacances 100% nature qui séduisent de plus en plus de touristes.

Vous découvrirez ceux et celles qui ont bien compris que le bois français était bel et bien la fibre du futur.

Magazine présenté par Marie-Sophie Lacarrau

Là où bat le cœur de l’économie

À voir également sur internet !

france3.fr

« Marianne » et Pisa

Ci-dessous, un article de Marianne que nos « responsables » devraient lire avant de décider,  j’en retire notamment

1) « la recherche de corrélations n’est qu’un premier pas, très insuffisant, vers l’imputation causale » : enfin, quelqu’un qui se rappelle de ses cours de statistiques et qui n’est donc ni incompétent, ni malhonnête;

 2) mise en garde contre la tendance à  aller piocher l’une ou l’autre mesure dans un pays « plus efficace », en dehors de tout contexte global (« il est vain de vouloir emprunter des éléments isolés, qui perdent de leur sens hors de leur contexte ») : que celles et ceux qui veulent emprunter au système finlandais l’idée du non-redoublement imposé et généralisé lisent cet article;

3) mise en évidence de biais dans la méthode : dès les premiers résultats PISA, j’avais écrit un article mettant en évidence le « caractère anglo-saxon » des démarches qui sous-tendent le questionnement des élèves.

Jules Jasselette, Echevin de l’Instruction honoraire à la Ville de Liège

Tribune dans l’hebdomadaire « Marianne »

Ecole : sachons faire bon usage du classement PISA

Par Charles Hadji, Professeur émérite (Sciences de l’éducation), Université Grenoble Alpes

Quels qu’ils soient, bons ou mauvais, il n’est pas possible d’ignorer superbement les résultats d’une enquête telle que PISA…

Sur The Conversation, Marie Duru-Bellat a consacré une analyse très pertinente aux problèmes de « lecture » des résultats des enquêtes PISA. Un lecteur a cru y déceler une « hâte » suspecte à « désamorcer » les résultats annoncés ce mardi 6 décembre 2016.

Cette hâte manifesterait la crainte de la vérité, et le désir de cacher le fait « qu’en France on ne sait plus enseigner ». Marie Duru-Bellat dénonçait un risque de « dérapage » dans une interprétation précipitée. Monsieur Jeanneret dénonce un risque d’affadissement, voire de déni, des résultats eux-mêmes. Ces deux risques sont-ils réels ? Qu’y a-t-il le plus à craindre ?

Des données pleines d’enseignement

Il est clair que la politique de l’autruche est condamnable. Quels qu’ils soient, bons ou mauvais, il n’est pas possible d’ignorer superbement les résultats d’une enquête telle que PISA. Certes, celle-ci souffre de quelques imperfections, que Marie-Duru-Bellat rappelle à juste titre, et qui avaient déjà été pointées, entre autres, par Julien Grenet dans Le Monde en 2013.

On peut retenir l’existence de biais culturels (familiarité avec le type d’exercices et de questions) ; l’importance des marges d’erreur inhérentes à une enquête portant sur des échantillons ; et enfin le fait que tous les jeunes de 15 ans ne sont pas concernés, alors que les situations scolaires des jeunes touchés varient selon les pays.

Cela fragilise le palmarès, mais n’enlève rien à la richesse des données recueillies, ni à l’intérêt de la périodicité régulière du recueil d’informations, qui rend possible le constat d’évolutions.

À cet égard, il faut bien reconnaître que, de 2000 à 2012, la courbe (descendante) des résultats des jeunes Français ne s’est pas inversée, bien au contraire ! Tous les 3 ans, on peut faire le même, et très préoccupant, constat : la France décroche, et s’enfonce, tandis que les inégalités scolaires s’accroissent. Refuser de voir cette réalité constituerait bien un inadmissible déni, pouvant faire suspecter que l’on veut cacher quelque chose. Par exemple, sa part de responsabilité dans les mauvais résultats…

Comparaison n’est pas raison

Que peuvent faire d’utile ceux qui voudraient dépasser le stade des lamentations ?

Deux voies, complémentaires, se présentent :

1. essayer de comprendre comment on en est arrivé là (repérage et analyse des erreurs commises) ; identifier d’éventuels facteurs d’amélioration. La première voie conduit à approfondir l’analyse de la situation française, pour voir ce qui « cloche » ; la seconde, à rechercher ce qui marche ailleurs, dans les pays les mieux classés. Dans les deux cas, il faudrait pouvoir établir des relations de causalité.

2.  Dans le second cas, par exemple, comme Marie Duru-Bellat l’a souligné, il est vain de vouloir emprunter des éléments isolés, qui perdent de leur sens hors de leur contexte. Car il faudrait tenir compte de la globalité et de la complexité des situations.

De plus, les pays obtenant les meilleurs résultats (exemples, la Corée du Sud et la Finlande en 2009), peuvent avoir des « politiques éducatives » très différentes, voire opposées (pression et sélection d’un côté, patience et accompagnement de tous de l’autre). Que choisir : régime sévère et rythme d’enfer, ou bien vision positive et responsabilisation de l’élève ? Et quand Shanghaï prend la tête en 2012, faut-il vouloir transformer les écoliers français en bourreaux de travail, et les soumettre à une « ubuesque docilité » de type chinois ?

Comment fonctionne l’enquête PISA ? (OCDE, 2016).

La tentation du patchwork

Ce qui est à craindre est donc bien, ici, la précipitation naïve qui conduirait à faire son marché en piochant dans le magasin universel de ce qui semble avoir réussi, comme si toutes les pratiques étaient interchangeables. Une mise en garde contre le risque d’une recherche superficielle et précipitée de pratiques efficaces était salutaire.

Emprunter la première voie place devant le même problème. Il faudrait pouvoir repérer, sinon, dans l’idéal, des réseaux, du moins quelques lignes indiscutables, de causalité. Une première étape sera la mise en évidence de corrélations entre deux variables. Par exemple, les résultats des élèves, et : leur origine socio-économique ; l’implication des parents ; le type de logement occupé par la famille ; la durée de la journée d’école ; le niveau des dépenses consacrées à l’éducation ; la qualité des enseignants ; la durée et le niveau de leur formation.

Mais, pour que la corrélation prenne du sens, il faudrait la situer dans un contexte politique et social concret. En observant, par exemple, que le salaire des enseignants est en recul, en France, depuis 1995. Ou que leur formation a été supprimée sous le quinquennat Sarkozy !

Mais, pour intéressante qu’elle soit, la recherche de corrélations n’est qu’un premier pas, très insuffisant, vers l’imputation causale. Car d’une part elle ne relie le plus souvent que deux variables seulement. Et, d’autre part, elle n’est nullement gage de causalité.

Une troisième variable, ou (plus vraisemblablement) un réseau de variables, peuvent être à l’œuvre derrière la corrélation mise en évidence. Ce qui est à craindre à ce stade est donc la croyance selon laquelle une variable reliée par corrélation à une autre est ipso facto cause de cette autre. Et de conclure trop vite (autre précipitation coupable) que l’on a trouvé la cause de ce qui cloche.

Relier le transversal et le longitudinal

La recherche des causes exigerait une identification des dynamiques éducatives à l’œuvre dans la durée. Il faudrait pour cela, comme l’écrit Duru-Bellat, pouvoir relier le transversal – les résultats d’une enquête – et le longitudinal – des séquences temporelles entre les variables. Ce qui est d’autant plus grave que cette recherche s’effectue le plus souvent en tenant pour causes possibles des réalités aussi larges que floues, comme l’école, les « politiques éducatives », le « savoir enseigner » (« on ne sait plus enseigner… »), voire l’action (à coup sûr néfaste) des « pédagogistes ».

Ce que l’on peut redouter le plus est donc bien finalement que l’on tombe dans une lecture partisane des résultats de l’enquête. Ce risque devient majeur quand l’on veut interpréter les données produites en recherchant des causes dans l’axe d’un questionnement sur les responsabilités. C’est alors la porte ouverte à tous les raccourcis, et à toutes les interprétations sauvages, dans des grilles de lecture imprégnées d’idéologie.

Personne n’est à l’abri. Ni, certes, ceux qui voudraient gommer leur part de responsabilité. Ni, plus encore, ceux qui verraient là une occasion de terrasser leurs ennemis intimes. Comme, par exemple, ceux qui entonneront à pleins poumons le petit air que fredonnent déjà les pourfendeurs des « assassins » de l’école (qui, soyons-en sûrs, se sentiront revigorés par les résultats de l’enquête PISA) :

« Si ça ne va pas mieux

C’est la faute à Meirieu

Si l’on tend vers zéro

C’t’à cause des pédagos ! »

Charles Hadji, Professeur émérite (Sciences de l’éducation), Université Grenoble Alpes

Note de l’AWF : le raisonnement de Charles Hadji ne s’applique-t-il pas aussi à la Wallonie ?