Tombeau pour les humanités

Ce texte de Natacha Polony a été publié sur son blog le 20 septembre 2011.

Les Japonais, qui savent plus que nous que les hommes et leur mémoire sont les garants de la civilisation, ont imaginé le statut de Trésor vivant, qu’ils décernent à ceux de leurs anciens dont le savoir et l’autorité morale incarnent leur Nation. Le 16 septembre, dans la discrétion de quelques entrefilets de presse, la France a perdu un de ses Trésors vivants.

Lucien Jerphagnon, jeune homme de 90 ans, a tiré sa révérence. Son sourire espiègle ne viendra plus éclairer le monde et nous mener à la rencontre de ces hommes qui, il y a vingt-cinq siècles, ont poussé la réflexion et le questionnement sur des chemins que nous ne faisons qu’emprunter à leur suite.

Lucien Jerphagnon était, après Jacqueline de Romilly et Jean-Pierre Vernant, un des derniers représentants de cette culture humaniste que la mise à mort du latin et du grec dans les écoles françaises condamne aux oubliettes de l’Histoire. Car l’encyclopédisme qu’ils avaient hérité d’une Renaissance où l’on pensait que l’Homme conquiert sa dignité par le savoir n’avait rien de cet élitisme que fustigent les égalitaristes complaisants. Avec le « vieux Jerph » – comme il se surnommait lui-même – la philosophie antique et l’histoire romaine parlaient à chacun de nous, comme à un ami. « On n’a pas le droit d’emmerder un lecteur – ou un étudiant – qui ne vous a rien demandé », disait-il en riant. Alors, il déroulait ses récits comme des romans, et les empereurs romains s’animaient sous sa plume en un tableau fascinant.

Avant tous les autres, il fit émerger, derrière la figure tutélaire de Platon, ces philosophes présocratiques qui prônaient le bonheur et le plaisir. Avant tous les autres, il sut, tant il avait intériorisé cette culture, tant il l’incarnait tout simplement, nous rendre proche une pensée antique dont on a voulu nous faire croire qu’elle ne servait plus à rien dans un monde voué à la technologie et à la performance. Et sa petite moustache frisait de joie, ses yeux s’illuminaient d’une jubilation communicative, quand il racontait Julien l’apostat ou Saint Augustin.

Lui qui se promenait si facilement dans les siècles, et qui rappelait que l’école devrait avant tout dépayser, c’est-à-dire nous conduire vers des lieux et des époques à nous inconnus, avait publié notamment un petit ouvrage merveilleux sur la sottise, rassemblant, de Simonide à Valéry Larbaud, d’Hésiode à Maurice Druon, autant de citations sur les différentes manières d’être sot. « J’ai dit la sottise, pour ne pas dire la connerie » plaisantait-il. Et de regretter qu’aucune thèse n’ait jamais été consacrée à déterminer la nature de cette étrange affection, et sa variation au cours des siècles.

Et d’observer, surtout, combien cette sagesse de l’école primaire de son enfance, qui incitait les jeunes gens à tourner sept fois leur langue dans leur bouche pour éviter la honte de proférer une énormité, s’était évanouie avec l’impératif d’épanouissement de tous et l’injonction à ne pas juger, même le pire con. « Gardons-nous en effet de jamais oublier que nul ne se défausse absolument de la sottise, toujours prête à envahir la façon dont on regardait pas plus tard qu’hier les choses et les gens. On n’est que trop tenté de reproduire à son profit la maxime selon laquelle « la sottise, c’est les autres ». Des textes que j’ai mis sous les yeux de mes lecteurs, il ressort que nul en ce monde ne s’en peut croire exempté du seul fait d’être lui et pas l’autre ni les autres. Qui se trouverait à le penser, ne fût-ce qu’un instant, démontrerait par là même, et de façon apodictique, que nul parmi les humains ne saurait échapper au péril de la sottise, certains y étant plus exposés que d’autres. On ne démontre jamais si bien le mouvement qu’en marchant. » (La… sottise? Vingt-huit siècles qu’on en parle, Albin Michel)

Ce qui préservait le vieux Jerph de toute pédanterie, qui est une des formes de la connerie, c’était autant cet humour de l’homme si baigné de culture qu’il sait la relativité des choses, que la profonde droiture que confère une vertu aujourd’hui disparue : les Grecs l’appelaient aïdôs, ce sens de l’honneur qui nous oblige à nous montrer dignes du regard des autres. On pourrait aussi l’appeler vergogne, et ce n’est pas un hasard si ce mot n’est plus employé que dans une forme négative, pour déplorer que nous soyons tous, désormais, « sans vergogne ».

Lucien Jerphagnon est mort, et j’ai pleuré en recevant la triste enveloppe cernée de noir. Car si je défends, à longueur d’articles et de livres, une école qui transmette les humanités, c’est pour que tout enfant puisse un jour vivre dans un monde où existeraient des Lucien Jerphagnon, et les entendre, et les comprendre. Cher Lucien, vous m’aviez un jour déclaré avec une solennité de potache brillant : « Nous vous faisons notre fille honoris causa » et c’est sans doute la seule chose dont je me sente fière. La seule chose dont je tenterai toute ma vie d’être au moins un tout petit peu digne.

PS: Que ceux qui n’ont jamais eu la curiosité de se promener sur le site de Lucien Jerphagnon aillent le visiter pour découvrir l’œuvre de ce merveilleux géant.

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