Le pacte d’excellence, c’est la mort de l’enseignement technique

Pierre Hazette, homme sage et de bon sens qui fut Ministre de l’enseignement, partage l’article suivant que publie « Le Vif ». Nous tenons à le féliciter pour sa défense de l’enseignement technique.

Guy Martin
Guy Martin
Directeur général honoraire de l’enseignement et la formation de la Province de LIEGE

OPINION

07/06/16 à 10:25 – Mise à jour à 10:24

Au nom d’un enseignement commun (le mythe égalitaire du modèle Condorcet comme disent les spécialistes) les options techniques sont progressivement vidées de leur substance.

Le « Pacte d’excellence » pour l’enseignement est à l’ordre du jour. Apportera-t-il plus de démocratie ?

Non !

Pourquoi ?

Le pacte d’excellence propose un tronc commun jusque 15 ans pour développer l’école orientante fondée sur le modèle de CONDORCET . Le modèle de Condorcet (la même école pour tous) n’est pas un modèle égalitaire. Bien au contraire.

Nous sommes chacun SINGULIERS. Fort heureusement ! Nous avons des tailles différentes, des poids différents, des têtes différentes et … des aspirations et besoins différents.

C’est aussi la même chose dans l’apprentissage. Imposer un même programme à tous (avec les mêmes contenus et appris de la même manière) c’est refuser de respecter ces différences.

Or, celui qui a besoin pour apprendre de contenus « généraux » et utilisant le verbe n’apprendra pas mieux si on lui impose d’apprendre avec des contenus « techniques » et utilisant la main.

L’inverse est vrai aussi.

Dans l’apprentissage, à chacun selon ses besoins et ses désirs (l’équité) est plus efficace que à chacun la même chose (l’égalité).

Ce qui n’est pas acceptable c’est qu’une origine sociale détermine un mode de scolarité (général ou technique) qui entraîne en retour un destin socio économique. Ce qu’il faut refuser c’est que l’école soit un outil de la reproduction sociale.

Imposer à ceux qui ont besoin d’un enseignement articulé sur des contenus techniques et mis en pratiques avec la main, une forme d’enseignement organisée sur le modèle de l’enseignement général c’est les conduire à l’échec et renforcer aussi la reproduction sociale.

Car imposer un tronc commun jusque 15 ans organisé sur le modèle de l’enseignement général, c’est implicitement dire que l’enseignement technique est moins bon, qu’il ne développe pas autant l’intelligence que l’enseignement général. C’est faire d’une différence une déficience. Différent, c’est pas moins bien.

Il est vrai qu’à force de considérer différemment des personnes qui sont les mêmes elles finissent par devenir différentes, mais rien n’est plus injuste que de traiter de la même façon des personnes qui sont cependant différentes.

Nous voilà donc en Communauté française Wallonie Bruxelles engagés, dans un tronc commun pour tous les élèves jusque 15 ans.

C’est une erreur et une faute.

Une erreur pédagogique parce que tous les élèves n’ont pas les mêmes besoins.

Une faute politique parce que le tronc commun de l’enseignement secondaire sera organisé sur le modèle de l’enseignement général, dévalorisant ainsi la force et la portée de la culture technique essentiellement associée à la culture ouvrière.

Mais cela fait longtemps que cette réforme se prépare. J’exprimais souvent à Arnould Clausse, un des pères de l’enseignement rénové, que cet enseignement, tel qu’il avait été concrétisé, soutenait une « normalisation » des formes d’enseignement voulue par les riches au détriment des pauvres.

Cela fait longtemps en Belgique que dans l’enseignement technique, les cours de l’option groupée (c.-à-d. les cours techniques) sont réduits au profit de la formation commune ( les cours généraux).

Au nom d’un enseignement commun (le mythe égalitaire du modèle Condorcet comme disent les spécialistes) les options techniques sont progressivement vidées de leur substance.

C’est une FAUTE. Politique et pédagogique.

Politique parce qu’elle prive des enfants souvent issus de milieux modestes, mais pas exclusivement, d’une formation qui réponde à leurs besoins. Mais aussi parce que cette formation n’offre plus à la société les qualifications nécessaires.

Pédagogique parce que la recherche pédagogique a montré que nous n’apprenons bien que ce que nous agissons (learning by doing). On apprend autant avec les mains sur des choses techniques qu’avec la tête sur des contenus généraux.

Depuis que l’enseignement technique dépend du ministère de l’enseignement et est dirigé par des responsables issus de l’enseignement général (à quelques exceptions près, des fondamentalistes en quelque sorte qui n’y comprennent rien à l’enseignement technique) celui-ci est progressivement détruit. Pourtant, dans le discours officiel, l’enseignement technique est une priorité …

Double discours ou bêtise ?

Probablement les deux.

Mais cela est dû pour une part à un abus de pouvoir dont souvent notamment des membres du parti socialiste d’aujourd’hui sont complices . Elle se construit sur un processus de mystification dévalorisant.

Un des fondements de l’abus de pouvoir permettant l’exploitation des pauvres par les riches est le processus de mystification. Il comprend plusieurs catégories.

Le processus de mystification dévalorisant est l’arme privilégiée des riches. Cette arme est mise en place avec la complicité d’intellectuels à leur service pour faire croire aux pauvres que les différences sont des déficiences et que la pauvreté est une conséquence de leurs déficiences. Innéité, élite et mérite sont les concepts sur lesquels s’appuie ce processus de mystification dévalorisant. Il est d’autant plus difficile à comprendre et débusquer qu’il est devenu constitutif des structures cognitives de notre civilisation, comme le montre Bourdieu. Cette Représentation du monde va de soi. Elle habite l’ensemble des sujets percevants, fais partie de l’inconscient collectif et devient imperceptible. Elle est devenue évidente. Et comme c’est une évidence il est très difficile de la remettre en question. C’est le cas de tout élément constitutif de ce que Pierre Bourdieu appelle une révolution symbolique réussie. C’est du reste pour cela et par cela qu’il s’autodétruit progressivement. Il devient hégémonique et totalitaire n’est plus capable de s’adapter et est, par la nécessité de l’évolution, contraint de disparaître.

C’est le mythe de l’école commune fondée hélas sur le modèle de l’enseignement général organisée au départ de l’importance du Verbe qui tuera un enseignement d’excellence offrant à certains issus de milieux peu favorisés (mais pas uniquement) un enseignement qui les dévalorise et en fin de compte les pousse vers la révolte à l’égard d’une société qui ne veut d’eux que pour les exploiter.

Est-ce cela, l’école d’excellence que l’on veut, lorsqu’on est démocrate ?

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4 réflexions sur “ Le pacte d’excellence, c’est la mort de l’enseignement technique ”

  1. Des options techniques vidées de leur substance, des aptitudes différentes, tôt perceptibles, mais réduites au silence par la faute d’un égalitarisme idéologique…Comment ne pas être d’accord avec M. MARTIN? Comment, en trois ans – pourquoi trois ans, sinon par nostalgie du « traditionnel »? -, trois ans seulement, former de bons professionnels? Comment, en trois ans, dans des écoles dépourvues de matériel didactique, orienter des adolescents vers ces filières professionnelles? Comment ne pas être d’accord avec lui, sinon par mimétisme politique, quand le dogme du tronc commun s’est partout imposé, des pays scandinaves à la France? Et si, demain, plutôt que d’aligner tous les apprenants – une hérésie quand on plaide en faveur des classes hétérogènes ( décret « Inscriptions ») – pendant 9 longues et fastidieuses années, on permettait, dès la 3e année secondaire une individualisation des cursus? Un cycle de DETERMATION avant l’heure, mais respectueux de l’autonomie des acteurs, une autre valeur mise en avant par le décret « Missions » de juillet 1997? De ces décrets, on fait table rase. Tant pis pour les professeurs d’étudiants démotivés, tant pis pour ces élèves…Un jeu win win, vraiment???

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  2. On connait l’apport majeur de la filière professionnelle au succès économique du « bloc germanique » (Allemagne, Autriche, Suisse, et aussi Hollande…et Flandre ?…). On connait aussi l’échec chronique de la filière professionnelle française, échec à associer à celui du « collège unique ».
    Ce sujet illustre bien combien il serait erroné dans ce domaine là comme dans la plupart des autres de soumettre l’intégration de la Wallonie à la France à l’imposition quasi systématique à celle-ci des lois et institutions françaises. Le projet d’intégration dans l’autonomie a justement pour fondement la préservation du principal des lois et institutions belgo-wallonnes (avec apport à la Wallonie des compétences de la « Communauté », alors dissoute, donc, justement, le système éducatif). Et de laisser donc aux instances politiques wallonnes le pouvoir de décision dans ce domaine éducatif et dans bien d’autres…

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  3. Personnellement, je suis favorable à 3 sortes d’enseignements dans le secondaire (comme maintenant). Mais généralement, les étudiants changent d’option vers la fin de la 2ème année. On fait, en principe, les 2 premières années dans le cycle général et puis la plupart, s’ils doivent changer (technique ou professionnel) le fond en entrée de 3ème! A part pour les cas les plus délicats, qui sont largués au niveau des études (déjà en primaire), il y a maintenant ce qu’on appelle la 1ère différenciée où ils ont même la possibilité de passer le CEB (Certificat d’Etudes de Base) jusqu’à la fin de la 2ème secondaire.
    Perso, je suis allé, après la primaire, jusqu’à la 3ème année « générale » (que j’ai loupé), puis je suis allé en technique de qualification « emplois de bureau » (3 et 4), par la suite, au début de la 5ème année, j’ai changé pour aller en professionnel (toujours « emploi de bureau ») où je suis resté jusqu’en 7ème année (5, 6 et 7), pour obtenir au moins le CESS (Certificat d’Enseignement Secondaire Supérieur). Il existe actuellement le technique de qualification ou de transition! Ils veulent supprimer les 2??? Mais conserver le professionnel, c’est cela???

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  4. Quel mépris pour les études techniques qui pourtant correspondent bien aux attendes des entreprises. Contrairement à ce que d’aucuns pensent, les études techniques sont d’un niveau bien supérieur à celui des professionnelles et même supérieur à celui de certaines études secondaires, dans le genre humanité en sciences humaines. Le cours de mathématique y est d’un bon niveau, car pour calculer un déphasage électrique ou mécanique ou encore calculer des puissances il est nécessaire de maîtriser la trigonométrie, les nombres imaginaires, les logarithmes et même les dérivées. Le cours de français, s’il n’est pas aussi littéraire qu’en humanité classique est d’un niveau suffisant pour que les techniciens puissent rédiger correctement. Le cours d’anglais lui aussi doit permettre aux techniciens de s’attaquer aux manuels techniques qui devront comprendre dans le cadre de leur travail. Enfin, les cours techniques (électricité, électronique, mécanique, chimie, informatique,…) sont d’un niveau assez conséquent pour répondre aux niveaux attendus dans les entreprises. C’est pourquoi, les techniciens trouvent, en général, facilement du boulot. Le bon technicien est un élèves qui aime la technique à la fois dans son aspect manuel (manipulation des appareils, et interventions manuelles) mais aussi dans son aspect d’analyse complexe. On est donc bien au-dessus du niveau professionnel et bien différent du cadre des humanité. Le pacte d’excellence signe la destruction de cette filière pourtant fournisseuse d’emplois de qualité. Désormais, il faudra aller jusqu’au graduat pour obtenir le même niveau.

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