Les mots pour le dire

Hier, le journal Le Soir a eu la bonne idée de publier un article d’opinion de Natacha Polony. Ce texte, revenant sur les « tensions communautaires » en Corse, était paru deux jours plus tôt dans le Figaro.

Rappelons ici que la République française se définit comme un pays de citoyens. La pratique d’une religion, quelle qu’elle soit, y est subordonnée au contrat social qui fixe les droits et les devoirs de chacun : les mêmes droits, les mêmes devoirs, la loi étant bien entendu la même pour tous. Le libéralisme anglo-saxon, lui, ne fait guère obstacle au communautarisme et, plus sensible aux relations commerciales, se prêtant davantage à une vision impériale, il s’inscrit naturellement dans le contexte de la mondialisation.

On sait que les pays anglo-saxons voudraient que la France adopte leur modèle. On sait aussi qu’il est malaisé de limiter la liberté quand on met cette valeur au-dessus des autres. Au nom de quoi devrait-on continuer à imposer telle ou telle culture à des jeunes qui sont nés en Wallonie, à Bruxelles ou en France ?

Le relativisme ambiant pourrait nous entraîner loin des principes enseignés dans nos écoles.

Soyons clairs : nous restons fidèles à l’esprit de Condorcet, Rousseau, Diderot…

En soi, la polémique autour du burkini a de quoi laisser dubitatif, mais ce qui est de nature à crisper les esprits, c’est qu’ici et là, des représentants de l’islam radical dénoncent la laïcité à la française comme étant foncièrement islamophobe. Adoptant une posture victimaire, invoquant la légitime défense et le droit à la résistance, ils justifient ainsi les attentats dont la France a été la cible. Il n’est pas question, dans leur esprit, d’adapter la pratique religieuse aux conditions de la société française. Leur projet politique est incompatible avec les valeurs de la République. On peut appeler ça une guerre idéologique. Celle-ci se livre également sur le terrain du langage, de la rhétorique. Assumer l’héritage des Lumières au XXIe siècle, cela demande un effort de lucidité.

Savoir nommer les choses, ce n’est pas une coquetterie littéraire.

L’école a pour ambition de fortifier la pensée. Il me revient d’avoir étudié Thucydide et sa guerre du Péloponnèse. Il y a près de 2500 ans, décrivant des cités grecques en proie à la guerre civile, ce parangon de la science historique expliquait comment les mots changeaient de sens au gré des passions politiques. En ce temps-là, dans la démocratique Athènes, les sophistes enseignaient le pouvoir du langage. A leurs yeux, la réalité n’était jamais que l’idée qu’on pouvait en avoir. Ils réduisaient le vrai, le beau, le bon à des perceptions forcément subjectives. A la suite de Socrate et Platon, on les a mis à l’index car, experts en communication, ils se faisaient forts de piéger l’opinion dans un discours, se moquaient des certitudes, ramenaient le débat politique à une lutte pour le pouvoir et l’argent. Mais leurs réflexions n’ont rien perdu de leur pertinence.

Les mots ne sont pas neutres, ils rendent la pensée captive. L’idéologie est partout. L’intérêt n’est jamais très loin.

La manipulation par le langage est bien entendu au cœur du Nineteen Eighty-Four de George Orwell, écrit au début de la guerre froide. On doit aux pays anglo-saxons d’avoir mis fin aux terribles expériences totalitaires qui ont marqué l’histoire du XXe siècle, mais faut-il pour autant considérer que le libéralisme anglo-saxon détient le monopole de la vérité démocratique ? On gagne à méditer la fameuse devise que George Orwell associe au régime de Big Brother : « War is peace – Freedom is slavery – Ignorance is strength ».

Alors que la réalité est de plus en plus complexe et mouvante, et sujette à de nombreuses interprétations, l’honnêteté commande de s’interroger sur les mots dont on se sert pour la décrire, et sur les représentations qui leur sont associées. Il faut pouvoir relever le défi d’une société multiculturelle. Dans une démocratie, il est normal et même indispensable d’avoir une multiplicité de points de vue, mais la confusion dans les esprits, cela ouvre un boulevard aux adeptes de la pensée unique, pétris de certitudes – aux partisans d’un islam totalitaire.

Rendre compte de ce qui se passe, c’est notamment le travail des journalistes. A eux d’interroger leur pratique quotidienne et leur responsabilité. Le 22 juillet 2014, Luc Peillon publiait dans le journal Libération un article intitulé Les dangers d’une dérive sémantique. Son texte commençait comme ceci :

« Tous les journalistes – l’auteur de ces lignes compris – cèdent, ou ont cédé, à la facilité sémantique. Par manque de temps, d’inspiration, ou encore par lassitude, dans le cadre d’un métier qui nous oblige parfois à écrire un papier par jour, et sous la pression d’un compte à rebours de plus en plus resserré, à mesure que les journaux – pour des raisons d’économies – abaissent l’heure de leur bouclage. Mais il est aussi des facilités qui ne répondent plus à ces contraintes, mais à une incapacité intellectuelle et journalistique à décrire une réalité complexe. Un raccourci sémantique répété en boucle qui conduit non plus à esquiver cette difficulté mais à décrire à tort, et donc finalement à transformer la réalité elle-même. Et en ces temps de résurgence des violences au Proche-Orient, la palme de cette facilité revient au terme ‘communauté’. ‘Communauté musulmane’ d’un côté, ‘communauté juive’ de l’autre, les tensions ‘intercommunautaires’ farcissent, jusqu’à la nausée, les articles et sujets audiovisuels relatant les répercussions de ce conflit en France. Un terme à la fois erroné, journalistiquement, mais aussi lourd de sous-entendus. »

L’usage abusif du mot « communauté », voilà aussi ce qui pose problème à Natacha Polony quand il s’applique aux citoyens français de religion musulmane, mais aussi aux Corses ou à d’autres. Nous reprenons ici son article d’opinion qui a été publié dans le Figaro et dans le Soir. C’est une pièce à verser dans un débat qui va très au-delà de la polémique actuelle autour du burkini. (G.R.)

Le mot « communauté » envahit la parole médiatique jusqu’à l’absurde. C’est contre cela que se sont élevés des Corses, sans doute moins complexés que les Français de métropole…

Le voile s’est posé sur nos mots, bien avant que de s’inviter sur nos plages. L’altercation qui, depuis une petite crique de Corse, est venue mêler ses remous à ceux d’un été déjà tempétueux est plus intéressante encore par les mots employés pour la relater. Ainsi, la très grande majorité des commentateurs, reprenant tout simplement une dépêche de l’Agence France Presse, a d’abord parlé de « tensions en Corse après une rixe entre communautés corse et maghrébine ».

N’importe quel jeune journaliste sait – ou devrait savoir – ceci : les faits n’existent pas. Il n’existe que le récit de ces faits, et les mots pour le dire valent en eux-mêmes interprétation. Encore faut-il percevoir les nuances du vocabulaire français et comprendre qu’elles sont parfois porteuses d’idéologie. Mais non. Aucun commentateur n’a semblé gêné par cette phrase reprise comme une évidence. Si ladite rixe avait eu lieu à Saint-Raphaël ou au Lavandou, aurait-on parlé de heurts entre « communautés provençale et maghrébine »; à La Baule ou à Paimpol, de heurts entre « communautés bretonne et maghrébine » ?

Le mot « communauté » envahit la parole médiatique

Ce mot de « communauté » employé le plus souvent comme une facilité de langage, pour s’épargner une phrase plus précise, envahit la parole médiatique jusqu’à l’absurde. Et, ce faisant, s’impose ce que justement l’Islam politique cherchait à nous faire accepter : l’idée que la France serait composée d’entités diverses pouvant faire valoir leur égale légitimité à suivre leurs coutumes propres et à revendiquer des droits. Il n’y a plus de citoyens de confession musulmane, mais une « communauté musulmane » (forcément solidaire ?). Il n’y a plus de citoyens de confession catholique, mais une « communauté catholique ». Plus de Maghrébins ou de Français d’origine maghrébine mais une « communauté maghrébine ». Plus de peuple corse, partie intégrante du peuple Français, mais une « communauté corse ». Et bientôt plus de peuple français mais une « communauté française ». Toutes, donc, à égalité sur un territoire neutre régi par le droit réduit à la seule expression des libertés individuelles.

C’est précisément contre cela que se sont élevés des Corses sans doute moins complexés que les Français de métropole, parce que moins oublieux de ce qu’ils sont. Déjà, l’hiver dernier, des habitants d’Ajaccio avaient manifesté dans le quartier d’origine de jeunes gens ayant monté un guet-apens contre des pompiers. Parce qu’en Corse, on ne tolère pas que les pompiers, qui risquent leur vie pour autrui, se fassent caillasser (comme cela arrive très régulièrement dans toute la France, dans l’indifférence du pouvoir et l’impuissance des citoyens). Pas plus qu’on ne tolère que des petits caïds prétendent interdire l’accès d’une plage pour que leurs femmes puissent se baigner sans risquer le regard forcément concupiscent d’un « infidèle » extérieur à la tribu.

Et c’est d’ailleurs bien le sens de cette privatisation, comme du fameux burkini, comme de ces longues abayas noires ou brunes qui fleurissent dans certains quartiers : les femmes appartiennent au clan, et le regard des autres hommes les salit parce qu’il ne saurait y avoir de mélange. Et plus ces signes visibles seront nombreux et banalisés, plus l’espace public appartiendra à la « communauté ». Curieux que cela ne choque pas les habituels adeptes du « métissage » et du « mélange ». On en a même vu, comme Edwy Plenel, proclamer le droit au burkini en ressortant les photos des baigneuses des années 1910, comme si tout à coup, le contrôle patriarcal du corps des femmes façon Léon Daudet leur semblait un modèle.

Les mots sont politiques

Certes, il y eut parmi les manifestants corses quelques excités adeptes des vociférations racistes, et quelle belle occasion pour certains de prétendre que cette manifestation dans son ensemble était de caractère « islamophobe » et de poser la question d’un « racisme corse » quasi congénital (puisque dans ce sens-là, tous les amalgames sont permis). On est moins pressé de s’interroger sur ce qui pousse des délinquants d’origine Nord-Africaine à cibler systématiquement des victimes d’origine chinoise pour les agresser et les voler, et dernièrement tuer, à Paris et dans sa proche banlieue. Les victimes et les coupables, cette fois, n’ont pas le bon profil.

Oui, les mots sont politiques, et de ne plus connaître leur sens, on impose sans même y penser un modèle politique. Ainsi de la Une du Monde daté du 19 août, où l’on peut lire ce titre : « Burkini : les musulmanes doivent-elles devenir invisibles ? » Un titre qui induit – et l’on craint que ce ne soit parfaitement volontaire – que « les musulmanes » dans leur ensemble ont besoin d’un burkini ou de la version de ville, le hidjab, pour être « visibles ». Une « visibilité » qui apparaît dès lors comme légitime en elle-même, puisque c’est la supposée invisibilité qui doit être débattue. En un titre, c’est la logique même de l’Islam politique et de sa conquête de l’espace public par l’instrumentalisation des droits individuels si chers au libéralisme anglo-saxon qui est avalisée sans le moindre recul.

Les villageois corses qui ont affirmé devant les médias leur refus de voir s’installer dans leur île des comportements qu’ils jugent inacceptables ont usé de mots simples, sans tourner autour du pot. Les mots qui viennent quand on est sûr de soi, de son histoire, de son identité. Les mots de ceux qui refusent d’être réduits au silence. Que cela plaise ou non, cette réaction relève de la citoyenneté. Gageons qu’elle soit largement partagée par le peuple français.

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Une réflexion sur “ Les mots pour le dire ”

  1. Le lien que je mets en-dessous, n’a rien à voir avec l’article ci-dessus, mais je ne savais pas trop où le mettre ailleurs…

    http://www.rtbf.be/info/regions/hainaut/detail_plus-beau-village-de-wallonie-decouverte-de-barbencon?id=9386430

    C’est un reportage de la RTBF sur « Le plus beau village de Wallonie » avec un village présenté tous les jours et avant-hier, c’était sur le village de « Barbençon » (village du plateau du Condroz, qui a appartenu à la France avant d’être recédé à la Belgique) reportage qui se terminait par un « Vive la France » du journaliste (dernier paragraphe)!!! C’était tout de même à souligner!

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