Le choix de la raison

Avant de laisser la parole à Thierry Bodson, Christophe Collignon et Jean-Luc Crucke, Jules Gazon, Professeur émérite, HEC Ecole de gestion de l’Université de Liège, a fait une nouvelle fois la démonstration que le choix de la France est le meilleur qui soit pour la Wallonie.

1. Depuis 2011, la Communauté française de Belgique est devenue  la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB). En remplaçant l’appellation « communautaire » qui reste la référence constitutionnelle,  par la dénomination fédérale, il s’agissait non seulement de rapprocher la Wallonie et Bruxelles mais surtout d’une réponse au nationalisme flamand renforcé par le succès électoral de la N-VA en 2010.

UCL 1La réplique francophone alla même jusqu’à évoquer la menace d’un plan B, la création d’un Etat wallo-bruxellois, signifiant ainsi à la Flandre qu’en cas de scission du pays, elle ne pourrait emporter Bruxelles

Ce bref rappel historique montre bien que s’interroger sur la pertinence d’une FWB postule d’intégrer la question au devenir institutionnel de la Belgique.

2. Mais avant d’aborder l’évolution institutionnelle de la Wallonie et de Bruxelles, posons-nous la question de savoir s’il est efficace et cohérent d’adjoindre une FWB aux Régions wallonne et bruxelloise en lui transférant certaines compétences destinées à ces entités fédérées. Faut-il un gouvernement, un parlement et une administration additionnels pour gérer ces compétences dites personnalisables, comme l’enseignement, la culture, le sport, partiellement la formation et la recherche, etc ?

Je laisserai le soin à MM Bodson, Collignon et Crucke d’étayer cette réponse.  Pour ma part, j’estime que la FWB ne fait qu’ajouter à l’hypertrophie politico-administrative existante avec ses dérives budgétaires. Y substituer un organe de coordination du genre des coopérations transfrontalières de l’UE suffirait en veillant à favoriser les échanges d’expériences transrégionales.

Mais c’est au sein de chaque Région qu’il faut intensifier certaines synergies, par exemple entre enseignement, formation et recherche, des synergies qui n’ont que faire de trois gouvernements,  de trois  parlements et de trois administrations.

Des synergies dont le socle  est  l’espace régional lui-même et son histoire qui ont façonné la spécificité de chacune des deux Régions : principalement l’activité industrielle en pleine mutation en Wallonie et celle des services à Bruxelles.

Arrêtons donc les structures de gouvernance superfétatoires, stériles et très coûteuses. Un organe de concertation peut suffire au dialogue entre les Régions.

3. S’il s’agit d’être économe dans l’organisation institutionnelle, on pourrait justement me retourner l’argument et en revenir au plan B: un seul gouvernement et un seul parlement pour ce qui deviendrait un Etat wallo-bruxellois. Mais pour répondre à cette interrogation qui postule la scission de la Belgique, on ne peut soustraire à la réflexion les options indépendantistes wallonne et bruxelloise.

4. Où en sommes-nous ?

Alors que la 6e réforme de l’Etat est loin d’être achevée, la Flandre et pas seulement la N-VA, nous annonce une 7e réforme qui devrait implémenter le confédéralisme. L’idée sous-jacente des Flamands, mais tous ne le diront pas de cette façon,  est de rompre le lien solidaire entre la Flandre et la Wallonie en vidant l’Etat fédéral de toutes ses compétences pour les transférer aux Régions et ainsi mettre fin à ce que l’on appelle les transferts Nord-Sud. En effet, l’origine de ces transferts  de la Flandre vers la Wallonie et accessoirement vers Bruxelles se loge dans le déficit wallon. Pas seulement celui  des comptes de la Région wallonne mais surtout celui qui ressortit à la Wallonie au niveau des recettes et dépenses de l’entité fédérale. C’est à ce niveau,  notamment pour ce qui concerne la Sécurité sociale, que se localise le déficit gigantesque imputable à la Wallonie. Les chiffres qui suivent me permettent de conclure qu’une Wallonie autonome n’est aujourd’hui pas soutenable au plan des finances publiques.

Ainsi, sous l’hypothèse du confédéralisme tel qu’évoqué qui équivaut au plan budgétaire à la scission du pays, en supposant un partage de la dette publique belge entre les Régions au prorata du PIB, critère favorable à la Wallonie mais défavorable à Bruxelles, en 2012 les déficits  auraient été :

  • de plus de 11 Mias d’euros pour une Wallonie autonome, soit plus de 12% de son PIB avoisinant dès lors les 25% de ses dépenses publiques
  • de plus de 3 Mia pour la Région bruxelloise autonome, soit plus de 4,5% de son PIB et environ 10% des ses dépenses publiques

Le hasard des chiffres montre qu’une Wallonie autonome présenterait un déficit public par rapport au PIB supérieur à celui de la Grèce en 2009. Dès lors, on sait ce qu’il doit en advenir : un scénario infernal à la grecque.

On ne pourrait trop espérer un redressement par une augmentation des impôts qui sont déjà très élevés par rapport aux autres pays de la zone Euro. Tout en s’attaquant aux positions fiscales privilégiées, ce  redressement impliquerait une réduction drastique de l’ordre de 25% de la masse salariale de la fonction publique, du financement de la santé publique,  des allocations de chômage avec une révision substantielle à la baisse des pensions de retraite. L’effort imposé à tous les Wallons et peut-être aux Bruxellois serait d’une telle ampleur qu’il en résulterait un climat insurrectionnel.

Ainsi, dès aujourd’hui parce que depuis hier, une obligation morale s’impose à tous et au monde politique en particulier. Il faut mettre fin au financement de nos dépenses courantes par l’emprunt car, ce faisant, on reporte l’effort du redressement sur nos enfants et nos petits-enfants.

Un changement, une révolution de la gouvernance qui paraît inaccessible mais un défi que l’on ne peut taire. Occulter la vérité des chiffres est une faute qui entrave l’anticipation d’une solution au problème. L’histoire de notre Région saura désigner les responsables, sachant que tous les Wallons le seront à des degrés divers.

Vous aurez compris que l’effort qui s’impose va bien au-delà de ce que le gouvernement fédéral et le gouvernement wallon nous demandent aujourd’hui.

Au final, le bien-être des Wallons et des Bruxellois nous astreint à une réduction drastique de l’hypertrophie politico-administrative et de ses dérives clientélistes. La suppression de la FWB s’inscrirait dans ce sens.

5. Quelles sont les options institutionnelles possibles ?

1ere option : la continuité de la Belgique

La continuité de la Belgique fédérale ne peut subsister que si, au sein de l’entité fédérale, la Flandre continue de garantir le lien solidaire interrégional. Mais ceci postule qu’elle se prive de son boni budgétaire (7,5 mias en 2012) pour renflouer au niveau de l’Etat fédéral le déficit gigantesque imputable à la Wallonie. Or le confédéralisme annoncé et voulu par la Flandre a précisément pour but de rompre la solidarité interrégionale en réduisant la Belgique à un Etat formel, une coquille quasi vide, un nabot sous tutelle flamande, condamné à s’évanouir peu à peu pour disparaître totalement. 

Une alternative peut-être si les idées de la gauche nationaliste flamande proposées par le groupe VLINKS, devaient se concrétiser. Il s’agirait  d’aboutir à un confédéralisme, à une Belgique formelle au sein de laquelle la Wallonie et la Flandre (emportant Bruxelles peut-être sous statut spécial) seraient indépendantes. La Flandre et la Wallonie concluraient un accord financier du type du plan Marshal d’après guerre. Il s’agirait d’une injection d’argent flamand égale aux transferts actuels pour stimuler les investissements  et résorber le déficit chronique de la Wallonie. La Flandre pourrait aussi apporter sa caution partielle pour le remboursement de la dette wallonne.

Si la proposition de VLINKS devait être retenue, la Belgique survivrait dans un cadre confédéral sous tutelle flamande dans un premier temps.  A ma connaissance, il n’y a pas eu de réaction officielle des partis politiques à cette proposition.

Deuxième option : Un Etat wallo-bruxellois

Un Etat wallo-bruxellois présente au plan des finances publiques une situation moins dramatique que celle d’une Wallonie autonome, tout en restant  périlleuse. Mais, eu égard à l’importance relative des populations de Bruxelles et de la Wallonie, l’effort qui serait demandé aux Bruxellois pour résorber le déficit wallon serait insupportable.

Une telle union serait intéressante du point de vue géoéconomique; toutefois, elle n’a guère de sens au motif principal qu’elle est rejetée, selon les sondages, par une majorité importante des Bruxellois sans être prisée par les Wallons. Inutile de s’unir pour se désunir aussitôt.

De plus, un Etat wallo-bruxellois se heurterait à l’opposition flamande qui considère que Bruxelles, capitale de la Flandre, en fait évidemment partie.

Pour le sujet qui nous préoccupe aujourd’hui, l’impossibilité d’un Etat wallo-bruxellois met à néant l’argument qui consisterait à faire de la FWB sa préfiguration  institutionnelle.

Troisième option possible : l’indépendance de Bruxelles et l’indépendance de la Wallonie

Indépendance de Bruxelles

Aujourd’hui les besoins de financement primaire de la Région bruxelloise restent importants, mais Bruxelles recèle d’atouts économiques remarquables et bénéficie d’une situation géographique enviable et d’un potentiel dont témoigne son PIB/habitant, un des plus élevés des Régions de l’UE, ce qui devrait lui permettre d’affronter l’autonomie institutionnelle. Bruxelles pourrait devenir une Cité-Etat.

Mais la Flandre ne renoncera pas à Bruxelles, à moins que ce renoncement ne soit le prix de son indépendance !

Indépendance de la Wallonie

Une Wallonie indépendante serait aujourd’hui en cessation virtuelle de paiement. Cette option n’est pas soutenable, sauf à avoir redressé préalablement les finances publiques. Affronter un scénario à la grecque et un appauvrissement considérable des Wallons engendrerait l’insurrection voire l’éclatement de la Wallonie. Car je ne crois pas les Wallons capables de s’unir pour faire face à un tel destin parce qu’il n’y a pas de véritable nation wallonne, même si progressivement l’identité wallonne se construit.

La Wallonie souffre de deux faiblesses substantielles, l’une d’ordre interne qui tient à l’espace wallon lui-même et l’autre d’ordre externe qui tient à la France.

En raison de particularismes hérités de son passé historique, politique et économique, la Wallonie est multipolaire. Aucune ville wallonne ne peut prétendre au rôle de métropole à la fois politique, économique et culturelle reconnue par l’ensemble des Wallons.

Mais avant tout, malgré un millénaire de séparation d’avec la France, les marqueurs identitaires de la Wallonie sont français. Comme la France, la Wallonie a des racines gauloises, romaines et franques auxquelles il faut ajouter un même référentiel de valeurs, héritées tant  du siècle des lumières (liberté, égalité, laïcité) que de la religion catholique.

L’union de la Wallonie à la France

Dès lors qu’un Etat wallobruxellois s’avère irréalisable, que Bruxelles pourrait devenir une cité-état,  l’union de la Wallonie à la France s’avère la seule solution capable de doter la Wallonie du temps nécessaire à son redressement. Dans l’effort certes, mais tenable non seulement parce que pouvant se répartir sur une longue durée mais surtout parce qu’en France augmentée de la Wallonie, l’effet d’échelle rendrait le déficit et la dette wallonne supportables par rapport au PIB. En effet, le PIB de la France « augmentée » de la Wallonie serait égal à 24 fois le PIB wallon. L’amplitude des effets en termes de déficit public et de dette publique par rapport au PIB serait divisée par 24. Elle serait marginale.

L’union de la Wallonie à la France ne pourrait se limiter à une simple association. Elle  postule nécessairement une intégration fusionnant les systèmes sociaux tout en autorisant si telle est la volonté des parties une relative autonomie wallonne au sein de la France. Voir Jacques Lenain  (www.belgique-francaise.fr), proposition reprise par l’Alliance Wallonie France (AWF), son président Paul Durieux et son Conseil général et par d’autres comme Jules Gheude, Paul-Henry Gendebien ayant porté l’idée d’une fusion totale.

Pour conclure, la suppression de la FWB est souhaitable pour des raisons d’efficacité et budgétaires mais aussi parce qu’elle ne peut préfigurer l’évolution institutionnelle de la Belgique et de ses Régions.

Bruxelles trouverait son bonheur en devenant une cité-état et la Wallonie en intégrant la France qui ne sera pas indifférente à voir sa population et son territoire augmenter, de surcroit pacifiquement,  et ainsi accroitre son poids dans le concert des nations. De plus, en tant que guide naturel de la francophonie internationale, la France ne peut, au risque de perdre toute crédibilité, se désintéresser de la Région francophone qui lui est la plus proche par la géographie et par l’histoire.

Mais au demeurant, il faut savoir raison garder, la France ne sera pas le remède à tous nos maux ! La préférence de l’union à la France par rapport à l’indépendance wallonne doit être un choix de raison à défaut d’être celui du cœur même si pour les réunionistes, ce choix sera bien sûr aussi celui du cœur.

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5 réflexions sur “ Le choix de la raison ”

  1. Permettez-moi deux remarques: 1)  » Bruxelles pourrait devenir une Cité-Etat. Mais la Flandre ne renoncera pas à Bruxelles, à moins que ce renoncement ne soit le prix de son indépendance !  »
    En Flandre, certains courants d’opinions prônent l’abandon de Bruxelles pour des raisons simplement budgétaires. Le coût de l’ investissement dans Bruxelles est considéré comme exorbitant par rapport au résultat obtenu. Par contre, si Bruxelles devient une Cité-Etat (voir Hambourg ou Dresde) l’effort financier et politique pour la circonvenir et même l’étouffer devient plus réaliste et moins dispendieux. On se moque toujours des manœuvres politiques remontant au temps anciens mais l’ Art Politique n’a que très peu changé au cours des siècles seul les moyens techniques utilisés aux temps contemporains donnent l’illusion du contraire.

    2)  » En raison de particularismes hérités de son passé historique, politique et économique, la Wallonie est multipolaire. Aucune ville wallonne ne peut prétendre au rôle de métropole à la fois politique, économique et culturelle reconnue par l’ensemble des Wallons. »

    Les provinces wallonnes, à l’exception de la province de Namur, firent partie de grands ensemble aujourd’hui démembrés et répartis autrement. Mais la province de Hainaut se lie tout naturellement au Cambrésis donc aux « Hauts-de- France ». Liège et Namur peuvent former une Région; elles furent très imbriquées géographiquement avant le découpages en départements. Quant à l’actuelle province de Luxembourg, indésirable pour les Grand-Ducaux, elle peut passer à la Lorraine ou se tourner vers Liège.
    Nos villes s’imbriquent plus aisément au sein des régions de France parce qu’elles en font partie malgré tous les artifices actuels pour le nier. En fait, il existe même une réelle Région Mosane française , depuis la Bourgogne jusqu’à Visé ! Voilà une grande Région aux accents naturels ( à conseiller à Monsieur F. Hollande). Comme il peut exister une grande Région Sambrienne. C’est une question d’imagination sur fond de réalités humaines et géographiques.

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  2. D’abord merci pour ces 2 comptes rendus de votre conférence. Est-ce que, lors de ce genre d’évènements, il existe des vidéos, que vous pourriez publier sur ce site, pour les gens qui n’ont pas pu y assister??? Merci d’avance pour votre réponse…

    @Valmy

    habitant et étant originaire de la Province du Luxembourg, j’préfèrerais que celle-ci « passe » à la Lorraine, dans ce cas. Ici, à Virton (Gaume), on chante la Marseillaise au stade en cas de victoire, et la partie que l’on nomme « le Pays d’Arlon », d’Arlon à Athus (3 Frontières) en passant par Messancy, est aussi appelée « Lorraine belge ». Les Ardennes également ont une partie en Belgique et une autre en France… Mais biensûr, l’idéal serait que nos 5 Provinces deviennent des Départements (avec les chefs-lieux actuels) au sein de la « Région Wallonne » ou « Wallonie », devenue Région de France, dans le cadre de la République française!!!

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