Tunisie : net recul des islamistes aux élections législatives

La victoire du parti laïque Nadaa Tounès face au parti islamiste Ennahda est celle de feu le Président Bourguiba qui sut donner la priorité à un système éducatif remarquable et à un statut inédit de la femme en pays musulman, faisant de la Tunisie un exemple pour le Maghreb, la péninsule Arabique et le Moyen-Orient.

Paul D.  

LE MONDE | 27.10.2014 à 11h08 • Mis à jour le 28.10.2014 à 07h36 | Par Charlotte Bozonnet (Tunis, envoyée spéciale)

 Le duel annoncé a bien eu lieu. Les premiers résultats officiels des élections législatives tunisiennes n’étaient attendus que lundi 27 octobre, mais dès dimanche soir, les premières estimations annonçaient un partage de la future Assemblée entre Nidaa Tounès, principale formation anti-islamiste, donnée en tête, et son rival du parti islamiste Ennahda, en net recul.

Les islamistes d’Ennahda ont reconnu être en seconde position de ce scrutin-clé pour le berceau du Printemps arabe. Le leader historique d’Ennahda, Rached Ghannouchi, a félicité le président de Nidaa Tounès, Béji Caïd Essebsi, pour sa victoire, a indiqué sur son compte Twitter sa fille, Soumaya Ghannouchi, en publiant une photo de son père au téléphone. Le parti islamiste avait déjà admis être, selon ses propres premières estimations, distancé par Nidaa Tounès, son porte-parole Zied Laadhari affirmant que l’écart entre les deux formations était d’une douzaine de sièges. « Nous les félicitons et nous n’avons aucun problème avec cela », a-t-il dit à la radio privée Mosaïque FM.

Selon des résultats non officiels, et encore incomplets, diffusés lundi matin par l’agence de presse turque Anadolu, Nidaa Tounès pourrait avoir emporté 83 sièges (38,24 % des voix), contre 68 pour Ennahda (31,35 %), qui perdrait ainsi 21 sièges par rapport à 2011. L’Union patriotique libre (UPL) de Slim Riahi, richissime homme d’affaires, propriétaire du Club africain de football, arriverait en 3position avec 17 sièges (7,83 %) devant le Front populaire d’Hamma Hammami (extrême gauche, 12 sièges, 5,55 % des voix). Aucun parti ne serait en capacité de former une majorité seul.

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    Paysage rééquilibré

Ces résultats n’ont pas été confirmés par l’Instance supérieure indépendante pour les élections (ISIE), chargée de l’organisation du scrutin. Mais les tendances – victoire de Nidaa Tounès et affaiblissement d’Ennahda – constituent déjà un événement politique majeur pour la jeune démocratie tunisienne. Sans réel rival depuis 2011, Ennahda va devoir travailler dans un paysage politique rééquilibré.

Toute la nuit, les représentants des deux partis présents dans les 11 000 bureaux de vote à travers le territoire ont fait remonter au compte-gouttes les résultats jusqu’à leur siège, nourrissant les espoirs des uns et les craintes des autres.

Devant le siège de Nidaa Tounès, dans le quartier des Berges-du-Lac, plusieurs centaines de militants et sympathisants s’étaient rassemblés dès 21 heures pour fêter la victoire de leur parti dans un concert de klaxons. Certains drapés du drapeau tunisien. « C’est l’aboutissement de trois ans de militantisme », exultait Olfa, universitaire tunisoise, sur le perron du parti : « Ces gens voulaient changer notre modèle de société, mais on a réussi à les sortir par les urnes. La Tunisie va à nouveau être un modèle pour la région. » « On a récupéré notre Tunisie, se réjouissait, à côté d’elle, une mère de famille, cadre dans une société étrangère. Si les islamistes d’Ennahda avaient à nouveau gagné, on serait revenus vingt ans en arrière. »

Créé en 2012 autour de la figure de Béji Caïd Essebsi, 88 ans, un ancien compagnon de lutte de Bourguiba, la formation s’était clairement donné pour objectif de battre Ennahda. La direction du parti se voulait, dimanche soir, plus prudente que ses militants. « Nous ne pouvons parler des résultats de ces élections qu’une fois qu’ils seront annoncés officiellement, a prévenu Béji Caïd Essebsi lors d’une conférence de presse organisée au siège de la formation, sans toutefois cacher son optimisme. Nous avons des indicateurs positifs selon lesquels Nidaa Tounès pourrait être en tête. » Dans les couloirs, on n’hésitait pas à annoncer une victoire haut la main.

L’atmosphère était bien différente dans le quartier Montplaisir, au siège du parti Ennahda. Le podium avait été monté, les drapeaux accrochés, mais la fête annoncée n’a pas eu lieu. Alors que la plupart des dirigeants de la formation, dont Rached Ghannouchi, le chef d’Ennahda, et Ali Larayedh, son secrétaire général, étaient réunis dans les étages, plusieurs dizaines de militants patientaient au pied de l’immeuble, visiblement inquiets d’entendre certains médias parler d’une nette victoire de Nidaa Tounès. « L’écart ne devrait pas être supérieur à quelques sièges », tempérait un membre du parti en aparté, misant sur 67 sièges pour Ennahda.

Gage d’expérience

Le parti islamiste savait qu’il connaîtrait un recul de popularité mais n’avait pas imaginé un tel revers. Elu triomphalement en 2011, date du premier scrutin libre après la chute de Ben Ali, le mouvement a connu deux années difficiles au gouvernement, marquées par un échec économique, des assassinats politiques et une montée du terrorisme. Dimanche, les électeurs n’hésitaient pas à dire qu’ils avaient voté Ennahda en 2011 et que, déçus, ils avaient décidé de se tourner vers Nidaa Tounès. « Nous avons besoin de gens qui fassent avancer le pays », soulignait un habitant de Rafraf, petite ville côtière du nord, séduit comme beaucoup d’électeurs par la figure de Béji Caïd Essebsi, ancien premier ministre de la transition et chef de Nidaa Tounès.

La présence au sein de cette formation hétéroclite d’anciennes figures du régime de Ben Ali a été vue comme un gage d’expérience. Pour les militants d’Ennahda, elle est au contraire le symbole d’un retour à l’ancien régime et de sa répression anti-islamiste.

En attendant l’annonce des résultats officiels, l’ISIE avait révélé, dimanche soir, le chiffre de la participation. Alors que quelque 4 millions d’électeurs s’étaient rendus aux urnes en 2011, ils n’ont été que 3 millions à faire le déplacement cette année, signe du désenchantement des Tunisiens trois ans après la révolution.

 
  • Charlotte Bozonnet (Tunis, envoyée spéciale)
    Journaliste au Monde
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