La Belgique à la croisée des chemins

Nous reprenons ici, dans son intégralité, un article écrit par Christophe Giltay pour le magazine Paris Match et repris sur son blog. Le journaliste de Bel RTL, au profil très franco-wallon, donne ici son point de vue sur l’état de la Belgique au lendemain des récentes élections.

Christophe GiltayQuel avenir pour la Belgique ? On me pose souvent la question, et ma réponse est le plus souvent : quelle Belgique ? Parlez-vous de la Belgique de mon enfance, celle du Roi Baudouin, du Congo, et de la fierté de l’expo 58 ?

Vous vous souvenez ? Le pays de cocagne, fier de son dynamisme économique et de ses avancées technologiques. Quelle différence à l’époque entre le téléphone automatique en Belgique et les 22 à Asnières de Fernand Raynaud ! Cette Belgique qui installait le câble dans les appartements ouvrant les téléviseurs au monde, quand l’hexagone se gobergeait de créer une deuxième chaîne couleur ; cette Belgique qui épatait le monde avec Brel, Adamo, Merckx, Ickx… Bref de cette Belgique que Gaston Eyskens appelait, à l’imitation du général de Gaulle au sujet de l’Algérie française, la « Belgique de papa ».

Désolé mais cette Belgique est morte, elle est morte depuis longtemps.

La Belgique est morte !

Elle a commencé à succomber au temps des premières lois communautaires en 1970, et elle a trépassé avec la réforme de l’Etat de 1993. Je me souviens à l’époque d’avoir titré dans le journal de 7 h de Bel RTL, le lendemain des fameux accords de la saint Michel, « le Royaume de Belgique est mort, vive le RFB ! » RFB comme Royaume Fédéral de Belgique. Je pensais que compte tenu de la profondeur du changement constitutionnel, il aurait fallu changer également le nom du pays, comme un électrochoc afin que les gens « se rendent compte ».

On ne l’a pas fait et les Belges francophones ont cru qu’ils continuaient à vivre dans le même pays. Et ça a duré un certain temps, je me souviens du Roi Baudoin dans son ultime discours du 21 juillet 1993, il appelait ça la « loyauté fédérale ». D’ailleurs, Herman de Croo et Mark Eyskens n’offraient-ils pas à la télévision le visage rassurant de ces Flamands francophiles, maitrisant la langue de Molière comme Jean d’Ormesson ? Nous laissant croire que tout continuait comme avant, ou qu’au pire, comme dans le Guépard « qu’il fallait que tout change pour que rien ne change ».

Mais la Belgique n’est pas la Sicile du prince Fabrizio Courbera de Salina, immortalisé par Burt Lancaster dans le film de Visconti. Tout a changé, la seule chose c’est que les francophones ne l’ont pas su, ne l’ont pas cru, ou n’ont pas voulu le croire. D’ailleurs y croient-ils ?

Espérer le meilleur, mais préparer le pire ?

J’ai la faiblesse de penser que les hommes politiques francophones de ce pays sont lucides, qu’ils ont compris, qu’ils se préparent au pire. Mais qu’ils n’osent pas le dire, l’expliquer, le révéler. Par délicatesse, par charité chrétienne, par peur, par intérêt peut être ? « Nous sommes le dernier rempart de la Belgique », thème connu, partagé par bien des partis francophones… Mais que défend encore ce rempart ? Et ce rempart n’est-il pas une ruine comme celles qu’on admire, mélancolique, dans les jardins de Rome ?

On aurait dû changer le nom du pays, et peut être son mode de scrutin, ou son organisation électorale. Tant que les hommes au pouvoir étaient issus de générations grandies dans la Belgique « d’avant », qui avaient connu les partis unitaires, ça a plus ou moins bien fonctionné. Mais souvenez-vous de Jean-Luc Dehaene pendant la crise des 500 jours, abandonnant la partie, parce qu’il ne comprenait plus ni les règles, ni les gens.

Il y a effectivement de nouvelles règles. Et le fait notamment d’avoir créé deux opinions publiques, deux corps électoraux et désormais des partis influents n’existant que dans une seule communauté, sans pour autant changer la façon dont se forme le gouvernement, n’a pu que conduire à des crises de plus en plus longues.

Dans n’importe quelle démocratie, quand le gouvernement sortant remporte les élections, il est reconduit. La logique voudrait donc que la coalition actuelle reste au pouvoir et Elio di Rupo premier ministre.

Je m’imagine essayant d’expliquer le contraire à mes copains français. Nanti d’un bon bilan et vainqueur des élections, Elio di Rupo ne sera probablement plus premier ministre dans quelques temps. Incompréhensible pour qui n’est pas belge.

La Belgique byzantine

Maintenant, si on renonce à l’architecture classique, à la logique cartésienne trop française pour se baigner avec délectation dans le style baroque et les règles byzantines… On peut disserter sans fin sur la légitimité de tel ou tel, et le célèbre « message de l’électeur » qui dans le système proportionnel belge n’est jamais clair. C’était un grand bonheur de voir les présidents de parti se réclamer chacun de la victoire dimanche soir, à part Olivier Deleuze, qui a reconnu qu’il était un peu déçu. Mais tout juste !

Et voilà que commence la sarabande des consultations, à la recherche de la quadrature du cercle. Ce serait bien de reconduire la coalition sortante, c’est arithmétiquement possible, mais voilà, peut-on écarter le premier parti du pays, et le premier parti de Flandre ?

Honnêtement, ça fait bizarre. Et que se passe-t-il ailleurs quand un parti qui fait de très bons scores, n’arrive jamais à atteindre le pouvoir ? Soit il disparaît peu à peu, à force d’avoir lassé l’électeur. Soit il dispose d’un véritable ancrage populaire, et il continue à monter, monter, monter, et finalement il obtient la majorité absolue ou il prend le pouvoir de manière disons moins démocratique…

On me répète à qui mieux mieux qu’il est impossible que le PS et la NVA cohabitent dans le même gouvernement. Oui et alors ? La NVA sera le pivot du gouvernement flamand, elle disposera de pouvoirs considérables grâce à la 6eme réforme de l’Etat. Elle pourra bloquer ou du moins gêner le fonctionnement du gouvernement fédéral. Car comme le rappelait régulièrement Kris Peeters, président flamand sortant, la Flandre c’est 60% de la population, 70% du PIB, 80% des exportations.

La Belgique c’est la Flandre

Je vais vous faire une révélation, la Belgique c’est la Flandre ! Je le répète :  La Belgique c’est la Flandre ! C’est pourquoi certains hommes politiques flamingants disent aux francophones « mais vous n’aimez pas la Belgique ! ». Et le francophone répond « mais non c‘est vous ! » Et pourtant c’est le Flamand qui a raison, sauf que le francophone évoque la Belgique de papa, et le flamingant celle d’aujourd’hui.

Revenons un instant à la phrase du général de Gaulle qu’avait évoquée Gaston Eyskens dans sa célèbre formule « la Belgique de Papa ». Le général s’adressait aux partisans de l’Algérie française, pour leur faire comprendre que l’Algérie serait bientôt indépendante : « On peut regretter la douceur des lampes à huiles, la splendeur de la marine à voile et l’Algérie de papa mais Il n’y a pas de politique qui vaille en dehors des réalités ! »

La réalité c’est que la Belgique c’est d’abord la Flandre et qu’en Flandre le premier parti s’appelle la NVA. Si le scrutin majoritaire était en vigueur en Belgique, comme en France (à deux tours) ou plus encore comme en Grande Bretagne (à un seul tour), la NVA aurait la majorité absolue au parlement flamand et peut-être même à la chambre des députés !

Ça aurait au moins le mérite de la clarté. Je me dis que parfois Bart De Wever doit en rêver.

Un séparatisme possible

Je ne sais pas ce qui va se passer dans ces prochains jours. Je crois qu’il y aura un gouvernement sans la NVA . Et que ce sera donc reculer pour mieux sauter. Car il y aura une prochaine fois, et la prochaine fois la NVA imposera une réforme de l’Etat hyper confédérale, laissant au gouvernement central un soupçon de pouvoirs symboliques : affaires étrangères, défense, justice peut être. Mais comme c’est la Flandre qui tiendra les cordons de la bourse… Quant à sa composition, ce sera systématiquement le premier parti flamand et le premier parti francophone qui géreront au minimum, un peu comme des curateurs, ce qui restera de la Belgique. Puis chacun dans sa communauté, sa région, gouvernera au maximum ce qui ne regardera plus les autres…

Avant peut-être le grand saut, le grand coup de ciseaux définitif.

On m’a dit un jour qu’il était impossible de découper Bruxelles avec une partie flamande et une autre francophone. C’est vrai, où passerait cette frontière ? Au niveau du canal ? Au milieu de la grand place, entre le bas et le haut de la ville ? Je réponds alors qu’il existe d’autres solutions pour partager la capitale. J’en connais une en vigueur à Rome. Depuis les accords du Latran en 1929, Rome abrite deux Etats : l’Italie et le Vatican. On pourrait ainsi imaginer un Vatican flamand au cœur de Bruxelles, avec comme à Rome des dizaines de bâtiments flamands bénéficiant de l’extraterritorialité, autant d’îlots flamands dans une Bruxelles francophone… Et cette Bruxelles serait elle-même reliée à la Wallonie par une route « neutre ». Inconcevable ? C’est oublier par exemple le statut de Berlin Ouest enclavée en RDA et reliée à l’Ouest par une autoroute, véritable « cordon ombilical ».

En matière d’institution, l’homme moderne est très créatif, et le Belge plus encore que les autres. (Cela dit les îles Cook c’est pas mal non plus…)

Au final, je vois une Belgique qui va continuer peu à peu à se déliter, jusqu’à une sorte de « confédération des Flamands et des Wallons » qui se terminera peut être par une scission. Le Roi Philippe et sa famille prendraient alors le chemin de l’exil comme son ancêtre Louis-Philippe en 1848.

Mais ce processus prendra probablement des dizaines d’années.

Et c’est là que le bât blesse !

Rester dans l’histoire

L’ignominieux attentat du samedi 23 mai au musée juif de Bruxelles nous a rappelé brutalement que nous étions toujours plongés dans l’histoire, comme en août 14. Non, nous ne sommes pas à l’abri ! Non, nous n’avons plus le temps de nous refermer sur notre nombrilisme communautaire, à polémiquer sans fin sur le bruit des avions et la largeur du Ring !

Je ne sais pas si la Belgique va survivre et je ne sais pas pour combien de temps. Mais une chose est sûre, si elle existe encore elle a besoin d‘un gouvernement responsable, avec des hommes (et des femmes) d’Etat, et pas les défenseurs de tels ou tels intérêts particuliers.

Et c’est d’ailleurs à cette aune que l’histoire juge les peuples. Ont-ils la capacité dans les moments difficiles de faire surgir une génération qui prend la barre et affronte la tempête ? Par le passé, la Belgique a su le faire, en 1830, en 1914, en 1940… Personne alors ne doutait de son existence.

On verra si cette fois encore le « peuple belge » relève le défi.

Sinon…

Christophe Giltay

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5 réflexions sur « La Belgique à la croisée des chemins »

  1. Intéressant l’article de Christophe Giltay! Mais perso, j’aurais bien aimé l’entendre donner son opinion sur une future Wallonie-Française…

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  2. « Et cette Bruxelles serait elle-même reliée à la Wallonie par une route « neutre ». Inconcevable ? C’est oublier par exemple le statut de Berlin Ouest enclavée en RDA et reliée à l’Ouest par une autoroute, véritable « cordon ombilical ». »
    Aaaah, ce vieux fantasme d’une communauté d’intérêt entre les « phrancopheunes  » de Bruxelles et les Wallons !
    Aaaah, ce’ vieux fantasme du « pédoncule » comme l’appelait François Perin ! (Où sont les chars flamands autour de Bruxelles et les « check-points » aux frontières et le « mur » ?
    Ce Giltay me fait encore l’effet d’un de ces belgicains (un peu évolués), qui veulent se montrer lucides mais restent désespérément belges et nostalgiques d’une époque qui n’a jamais existé.

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  3. Question toute simple à Philippe Giltay quand il déplore que les Wallons en sont encore à la Belgique de Papa : « Pourquoi RTL-TVI qui vous emploie est-elle aussi invariablement hyper-belgicaine, contribuant ainsi et fort largement à cet état d’irréalisme, d’abandon, d’illusion ?
    Jacques Monville.

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    1. RTL-TVi est quand même plus « ouverte » que la RTBF!!! J’ai quand même vu plus le RWF (Laurent Brogniet) invité sur des plateaux de RTL que sur RTBF! Mais bon, les deux sont toutes « Belgique » et rien d’autre!!! Enfin, encore pour le moment…

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