CD&V et N-VA : le flirt permanent

Dans son édition d’aujourd’hui, le quotidien Le Soir publie une carte blanche signée Jules Gheude. La voici.

Jules Gheude 4Si son objectif final demeure bien, selon ses statuts, l’émergence d’un Etat flamand, la N-VA n’entend pas brusquer les choses. Il ne s’agit pas, pour elle, d’adopter un processus révolutionnaire, mais évolutif, en douceur si l’on peut dire. D’où sa proposition visant à mettre sur pied, dans les meilleurs délais, un schéma confédéral, lequel, en transférant aux entités fédérées un maximum de compétences, laissera l’échelon central à l’état de coquille vide.

On connaît également la réticence flamande – ceci ne concerne pas que la seule N-VA – à reconnaître à Bruxelles le statut d’une Région à part entière.

Consacré par l’article 107 quater de la Constitution, lors de la première réforme de l’Etat en 1970, ce statut était censé, aux yeux de la Flandre, ne jamais voir le jour. Il fallut d’ailleurs attendre 1988 pour que Bruxelles sorte enfin des limbes. Ce fut, comme on le sait, la contrepartie accordée au renoncement de José Happart à la fonction de bourgmestre des Fourons et au maintien de ceux-ci dans la province de Limbourg.

Mais aujourd’hui, la vision flamande, dans le cadre confédéral, est bien celle de la cogestion de Bruxelles par les entités flamande et wallonne.

Il ne faudrait pas oublier non plus que la notion de confédéralisme  a été lancée, au début des années 1990, par le CVP Luc Van den Brande, alors ministre-président flamand. Celui-là même qui, en 1981, avait déposé le projet de loi visant à régionaliser les secteurs industriels nationaux (« Plus un sou flamand pour la sidérurgie wallonne ! »). Lui encore qui appelait José Happart « Monsieur Ha » ou « la chose »…

A propos de son projet « Vlaanderen 2002 », il précisait, le 13 janvier 1993 : « Mes collègues de l’exécutif flamand, socialistes compris, se rallient à mes déclarations sur le confédéralisme. (…) Nous avons le devoir de continuer à réfléchir à la poursuite de la formation de l’Etat flamand. »

« La formation de l’Etat flamand ». Difficile d’être plus clair !

La constitution, en 2004, du cartel CD&V/N-VA montra d’ailleurs que les deux formations se rejoignaient sur cet objectif. Comme vient de le déclarer l’ancien ministre CD&V Stefaan De Clerck, « la relation entre le nationalisme flamand et la démocratie chrétienne est profondément ancrée dans l’ADN flamand ».

Il ne faut surtout pas que les francophones soient dupes. Bien qu’ils soient aujourd’hui concurrents dans la joute électorale, CD&V et N-VA restent en état de flirt.

L’accord sur la sixième réforme de l’Etat était à peine obtenu que le président du CD&V, Wouter Beke, tenait d’ailleurs à mettre les points sur les i : « Personne ne niera qu’une 7e réforme de l’Etat viendra un jour. L’approfondissement de l’Etat est irréversible. Une série de compétences devront encore être attribuées aux Régions : impôt des sociétés, services d’incendie, police… Nous étions aussi, comme le PS, pour la régionalisation de la Justice. Nous voulons qu’on tienne compte, en matière communautaire, de pensions, de sécurité…, de ce que veulent 57% de la population belge, donc les Flamands. »

Les francophones n’ont pas mesuré, en 1999, l’ampleur des résolutions adoptées par le Parlement flamand et qui s’inscrivent clairement dans le projet confédéral que la N-VA a présenté dernièrement.

« Demandeurs de rien » et s’accrochant avec l’énergie du désespoir à ce schéma fédéraliste dont l’ancien Premier ministre Yves Leterme a lui-même déclaré qu’il avait « atteint ses limites », ils finissent cependant toujours par capituler devant les revendications flamandes. Souvenons-nous de Joëlle Milquet – « Madame Non » – et de ses attitudes matamoresques !

Faisant suite au vœu de la Flandre, la sixième réforme de l’Etat entraînera la fonte des transferts financiers. Une situation qui ne manquera pas de frapper durement la Wallonie. Le 16 mai 2011, Rudy Demotte, le ministre-président wallon, avait d’ailleurs tenu à mettre en garde : « Et je ne vous parle pas des éventuels transferts de compétences, en discussion aujourd’hui. Là, attention : soyons conscients que la Flandre a des facilités que nous n’avons pas. En 2014, par exemple, elle disposera de six fois plus de moyens que la Région wallonne et la Fédération Wallonie-Bruxelles…. réunies ! La Flandre disposera alors de 2,5 milliards contre 400 millions pour les autres entités. »

Le nationalisme flamand est un phénomène irréversible, dont aucune réforme de l’Etat ne pourra venir à bout. Rien ni personne ne pourra empêcher, à terme, l’envol d’un Etat flamand souverain, lequel n’aura aucune difficulté à se faire reconnaître sur la scène européenne et internationale.

Si ce nationalisme peut s’expliquer par des raisons historiques, il ne fait aucun doute qu’il se trouve aujourd’hui conforté par le fossé économique qui ne cesse de se creuser entre la Wallonie et la Flandre. Celle-ci n’entend manifestement plus être freinée par un cadre belge qui l’empêche de réaliser pleinement la politique qu’elle souhaite mener.

Le phénomène n’est d’ailleurs pas unique, comme en témoignent les velléités de l’Ecosse et de la Catalogne de rompre également avec leurs cadres étatiques respectifs.

La stratégie flamande est celle du « stap voor stap ». Comme l’a écrit François Perin, dans sa préface à mon livre « Lettre à un ami français – De la disparition de la Belgique » (1)  – ce fut son dernier écrit : « Or, l’option confédéraliste, qu’une très large majorité flamande prône depuis 1999, n’est, comme l’a été le fédéralisme, qu’une nouvelle étape pour accéder finalement à l’autonomie complète de la Flandre. »

Plutôt que de se lancer dans de vains combats d’arrière-garde, les dirigeants francophones doivent avoir le courage d’affronter la réalité et de préparer  l’avenir post-belge de leurs concitoyens.

Il y a sept ans, feu Xavier Mabille, le président du Crisp, évoquant l’hypothèse de la scission de l’Etat, précisait : « hypothèse dont je dis depuis longtemps qu’il ne faut en aucun cas l’exclure ». (2)

Jules Gheude

(1) « Mon Petit Editeur », 2013.

(2) « Dans sa préface à mon livre « L’incurable mal belge sous le scalpel de François Perin », Ed. Mols, 2007.

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2 réflexions sur “ CD&V et N-VA : le flirt permanent ”

  1. Il faudra décidément qu’un jour Jules Gheude explique clairement la différence fondamentale qu’il y a entre un « mauvais confédéralisme de co-gestion à la flamande de Bruxelles » et la cogestion de fait de la Wallonie par Bruxelles et de Bruxelles par la Wallonie dans le cadre de la « Fédération wallonie-Bruxelles »…
    En quoi et pourquoi faudrait-il regretter la naissance d’un Etat flamand ? Les rattachistes ne veulent-ils pas la disparition de la Belgique ?
    Enfin, où est-il allé chercher une fois de plus que « le fossé économique ne cesse de se creuser entre la Wallonie et la Flandre » alors que tous les indicateurs économiques récents tendent à démontrer le contraire, même s’il faut rester prudent.
    http://www.ecopme.be/actu/trends-tendances-la-flandre-doublee-par-la-wallonie.html
    http://trends.levif.be/economie/actualite/politique-economique/le-chomage-a-augmente-trois-fois-plus-en-flandre-qu-en-wallonie/article-4000510929755.htm

    Si on veut vraiment la réunion de la Wallonie à la France ne vaut-il pas mieux mettre en avant ses atouts plutôt que (systématiquement comme au RWF) ses difficultés ? Ne vaut-il pas mieux « rendre la mariée jolie » ?

    Je garde le sentiment que nombre de rattachistes n’ont pas encore fait leur deuil de l’ancienne Belgique.

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  2. Le « fruit » belche est pourri depuis son éclosion en 1830. Il ne reste plus qu’à attendre qu’il tombe. Non pas pendant 541 jours, mais définitivement.

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