Les raisons d’une indignation

Par Adrien Lhomme

brusselLa presse francophone a relaté avec enthousiasme la fête de la Communauté française et l’inauguration du nouveau théâtre de Liège. Il n’y avait pourtant pas matière à se réjouir. Mais avant d’entamer une autre lecture de ces deux événements, osons relier entre elles les informations fournies par la presse au cours des trois derniers mois.

Van Parijs organise des pique-niques en faveur du bilinguisme à Bruxelles. Rachid Madrane initialise un plan dont l’objectif est d’instaurer le bilinguisme généralisé à Bruxelles. Brigitte Grauwels menace de couper les vivres aux Bruxellois si le bilinguisme de SA capitale ne s’accélère pas. Au Parlement wallon, Willy Borsus fait la promotion du bilinguisme et invite ses collègues à suivre des cours de néerlandais en sa compagnie.

La Flandre poursuit une stratégie culturelle bien rôdée : renforcer l’épuration linguistique sur son territoire et réduire l’influence de la culture et de la langue française en Belgique.

La fête de la Communauté française de Belgique

La Communauté française de Belgique a compétence pour tout ce qui concerne la culture française. Cela signifie que fêter la Communauté française, c’est fêter la langue, la littérature, le théâtre, la poésie, la musique, la peinture, et l’histoire d’une culture millénaire puisant ses racines dans la Gaule belgique dont les dialectes picard, wallon et champenois se transformeront, au cours de maturations successives, pour donner naissance à notre langue française.

On aurait pu s’attendre à des conférences sur Octave Pirmez, Camille Lemonier, Georges Rodenbach, Emile Verhaeren, Jean Tousseul, Hubert Krains, Maurice Carême, Maurice Maeterlinck, notre prix Nobel de littérature… On aurait pu demander à Fabrice Luchini de ressortir des textes de Charles Plisnier…

On aurait pu s’attendre à ce que nos musées ressortent les peintures de Delvaux, Paulus, Heinz, Rops, Rassenfosse, Mambour… Mais cela fait longtemps qu’une publicité orchestrée nous fait croire qu’il n’y a, en Belgique, que des peintres flamands.

On aurait pu s’attendre à ce qu’on rejoue les chefs d’œuvre de Roland Delattre dans les églises. On aurait pu promouvoir les œuvres de Grétry, Isaïe, Vieuxtemps, César Franck…

On aurait pu aussi ressortir Jacques Brel, mais cela n’aurait pas plu aux Flamandes. Alors, on n’a pas osé.

Bref, on aurait pu s’offrir une belle orgie de culture française. Mais on a préféré nous offrir une fête purement bruxelloise, bien agréable certes, animée par un jeune bien sympathique mais n’hésitant pas à poser un acte politique en faveur du bilinguisme et cela en pleine fête francophone. Quand Stromae commence son show par : « Compatriotes, alles goed ? In Brussel spreken wij Vlaams en Frans », il s’adresse exclusivement aux Bruxellois et balaie d’une phrase 80 % des membres de la Communauté française. Il est vrai que cela fait plus d’un siècle qu’on ostracise notre langue et notre culture sans provoquer la moindre indignation. Alors, pourquoi se gêner ?

Inauguration du nouveau théâtre de Liège

Contrairement à ce que l’on raconte, les peuples heureux ont une histoire. Ce n’est pas seulement en perdant ses charbonnages et sa sidérurgie que la Wallonie a pris le chemin du déclin. C’est aussi en négligeant sa langue, sa culture, et ses racines françaises.

L’inauguration du nouveau théâtre de Liège en est l’illustration.

Le nouveau théâtre a posé ses gradins dans l’immeuble de la Société d’Emulation installée par Velbrück pour diffuser dans notre région l’esprit des Lumières. De 1820 à 1830, Joseph Lebeau, Charles Rogier, Paul Delvaux et tous ceux qui feront la Révolution belge se succèdent à la tribune de l’Emulation. Ils prêchent la révolte contre le Roi Guillaume qui veut imposer… la langue néerlandaise dans les provinces méridionales du Royaume des Pays-Bas.

Et c’est dans cet endroit symbolique qu’on inaugure un théâtre liégeois par la représentation bilingue de l’adaptation d’une pièce anglaise : on invite le bilinguisme mais on a oublié d’envoyer un carton à la littérature française.

Qu’on nous entende bien, ni le génie de Shakespeare, ni celui d’Yves Beaunesme ne sont mis en cause.

Qu’on nous entende bien, nous n’avons aucune animosité contre les auteurs d’une autre culture que la nôtre : Bertold Brecht, Pirandello, Samuel Beckett… sont les bienvenus.

Mais le jour de l’inauguration du  nouveau théâtre de Liège, c’est Hugo, Labiche, Camus, Rostand, Anouilh, Giraudoux, Pagnol… et Maeterlinck qu’on attendait !

Nouvelle illustration du détricotage progressif de notre culture française entamé il y a plus d’un siècle.

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En prenant connaissance des événements survenus ces derniers mois, le Wallon, conformément à ses habitudes, a encore une fois haussé les épaules. C’est sa façon à lui de s’indigner. Il a tort. Rien n’est anodin. Les batailles se gagnent ou se perdent sur des détails. Si Grouchy n’avait pas tant aimé les fraises, nous serions restés français.

L’offensive généralisée en faveur du bilinguisme est un fait politique majeur et l’on peut déjà dévoiler le scénario qui nous attend.

Le premier acte n’est pas encore terminé. L’identité belgicaine prend de plus en plus d’importance.   Elle dispose d’importants moyens médiatiques pour détruire sournoisement, subliminalement, notre identité française. Les politiques au pouvoir refusent d’être gouvernés par des préfets corses, mais refusent aussi d’admettre qu’ils sont déjà gouvernés, colonisés, humiliés par la Flandre.

Au deuxième acte, le bilinguisme généralisé et obligatoire se renforce à Bruxelles. Les francophones sont de plus en plus ostracisés par l’activisme flamingant et la Communauté française de Belgique n’a plus aucune raison d’être.

Au troisième acte, Bruxelles, capitale de l’Europe, évolue rapidement vers le multilinguisme et le multiculturalisme, ce qui marginalise définitivement l’influence de la langue française. Bruxelles s’oriente alors vers un melting-pot anglo-saxon sur lequel la Flandre n’a plus qu’à placer son couvercle.

Au quatrième acte, on pourrait imaginer le triomphe de la Flandre. On pourrait imaginer que les Wallons seraient destitués de leur identité française. On pourrait imaginer que, privée du ciment de sa langue, la Wallonie finirait par imploser. Mais on pourrait imaginer aussi un sursaut salutaire. On ne supprime pas comme cela une culture millénaire. Petit à petit, les francophones en général et les Wallons en particulier finiront par retrouver goût à leur culture française. Ce deuxième scénario est chaque jour plus crédible. Même ceux qui, hier encore, croyaient en la Belgique éternelle se risquent à dire publiquement que « trop is te veel « .

A ceux qui refusent la réalité. Aux sceptiques et aux incrédules suggérons-leur de relire « La dernière classe » d’Alphonse Daudet, ils y trouveront cette phrase :

« Quand un peuple tombe esclave, tant qu’il tient bien sa langue, c’est comme s’il tenait la clé de sa prison. »

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Une réflexion sur “ Les raisons d’une indignation ”

  1. En fait, nous pouvons sérieusement soupçonner nos élites wallo-francophones politiques, académiques, civiles ( toutes catégories confondues) et militaires d’agir en sorte de transformer la Belgique en Belgïe et d’arrimer la Wallonie à une entité grande néerlandaise que l’on pourrait baptiser « Confédération bénéluxienne ». Si ce n’est pas çà, alors nos « élites » ne sont qu’une bande d’ahuris ( pour rester poli). Afin de pouvoir accomplir cette turpitude, la « Communauté française de la Wallonie-Bruxelles » doit impérativement abatardir et puis nier notre culture française au nom du multiculturalisme et du national bilinguisme.
    En comparaison, le Roi Guillaume d’Orange, durant son règne (1815/1830) se comporta de
    manière bien plus loyale et honnête. Honte à nos hypocrites !

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