François Perin, une personnalité hors du commun

Par Jules Gheude, essayiste politique

Perin, GheudeDes multiples casquettes qu’il porta, c’est sans conteste celle de professeur que François Perin préféra. Son humour caustique et son talent oratoire faisaient recette.

Bien plus que la politique, c’était la question des origines et fins dernières qui captivait cet esprit voltairien.  En 1996, il fit paraître « Franc-parler – Témoignages sur la double crise du christianisme et du rationalisme ».  Il y plaidait pour une rénovation de la pensée humaniste.

Le verbo-moteur, comme il se qualifiait lui-même, était aussi une plume. L’une des meilleures du Royaume, selon Jean de la Guérivière, l’ex-correspondant du « Monde » à Bruxelles.

Sa hantise ? Ce qu’il appelait l’illusoire ego. Là  se situait toute la différence avec feu Jean Gol, son ancien assistant.

En 1970, le franc-maçon fut séduit par la discipline de la méditation et l’univers bouddhiste. Devenu ministre de la Réforme des Institutions en 1974 – le jour le plus horrible de ma vie ! – il se trouva confronté aux sarcasmes du socialiste flamand Jos Van Eynde. Mais il demanda à un huissier de lui apporter un verre d’eau, qu’il se mit à fixer intensément. Le résultat fut surprenant : Monsieur le Premier ministre, avez-vous donné un sédatif à M.Perin ?, demanda Jos Van Eynde…

Curieux rapports que ceux de François Perin avec la politique.

Le fait est qu’il ne vibra jamais d’amour pour la Belgique. Dès la fin de l’adolescence, il sentit naître en lui ce malaise d’être Belge qui ne le lâcha pas.

Durant la guerre, l’étudiant François Perin s’engagea dans un mouvement de résistance à un niveau modeste (la presse clandestine). Il se souvenait fort bien d’avoir écrit à cette époque un article intitulé « La Belgique sera fédérale ou ne sera pas ». Ainsi, à l’âge de 22 ans, la question de la réforme de l’Etat le hantait déjà et le fédéralisme lui apparaissait comme la seule issue.

On a dit de lui qu’il était l’homme des convictions successives. En fait, son pragmatisme lui permettait de s’adapter aux circonstances. Il se situait au-dessus des partis, dont il avait une conception gaulienne : Les partis sont des instruments d’action (…) et non des tribus auxquelles ils faut être fidèle jusqu’à la mort et de génération en génération.

François Perin, c’est aussi l’aventure du Crisp, inspirée du personnalisme de Mounier.

L’homme s’est toujours méfié de l’emprise de l’argent. Lorsqu’il  toucha son premier billet de mille francs, il en fit une cocotte, en se disant : Toi, mon ami, tu ne deviendras jamais esclave de l’argent. De fait, toute sa carrière fut marquée par le désintéressement total.

Ses premiers pas en politique, François Perin les fit aux côtés du syndicaliste socialiste liégeois André Renard, dans le combat pour le fédéralisme et les réformes de structures que celui-ci entreprit au lendemain de la grande grève de 60-61, via l’aventure du Mouvement Populaire Wallon.

Très vite, le MPW se heurta à l’immobilisme du Parti Socialiste. Lorsque le PSB décréta l’incompatibilité entre la fonction de membre du parti et celle de membre du MPW, François Perin n’hésita pas. Les cadres socialistes ne lui pardonnèrent jamais.

Il fonda alors le Parti Wallon des Travailleurs avec Robert Moreau et se retrouva député en 1965.

François Perin expliqua comment, il perdit peu à peu ses illusions d’homme de gauche : Les espoirs naïfs de libéralisation des régimes communistes se sont évanouis (…) dans le silence glacé de l’univers concentrationnaire.

Survint ensuite le « Walen buiten » de 1968, véritable gifle pour les francophones. François Perin saisit l’occasion pour fondre les forces fédéralistes de Wallonie dans le Rassemblement Wallon. Avec une ténacité peu commune, il contraignit le gouvernement Eyskens à réviser la Constitution, avec la reconnaissance des Communautés et des Régions. François Perin conduit le bal au « Groupe des 28 », titra « La Libre Belgique », en octobre 1969.

Devenu ministre de la Réforme des Institutions en 1974, François Perin fit adopter à la cravache le projet de loi mettant en route la régionalisation préparatoire. Le processus était engagé de façon irréversible.

A la suite de la crise survenue au sein du RW fin 1976, François Perin démissionna de la fonction ministérielle. S’il n’avait tenu qu’à lui, il aurait alors mis la clé sous le paillasson et rejoint l’université. Mais il avait le souci d’assurer l’avenir de ceux qui l’avaient fidèlement suivi, tel Jean Gol. Sentant que le cœur de ce dernier battait en direction des libéraux, François Perin accepta de  fonder avec eux une nouvelle formation réformatrice, le PRLw.  Après l’adhésion des libéraux bruxellois, le parti devint le PRL, l’ancêtre du MR actuel.

En 1978, le Premier ministre Tindemans saborda le Pacte d’Egmont, qui avait le mérite de mettre la Volksunie et le FDF d’accord. François Perin fustigea cet acte d’une déloyauté incroyable. Il essaya alors vainement d’aboutir à un accord institutionnel au sein de la famille libérale : Pendant trois ans, je n’ai cessé de tenter cela, élaborant des documents avec un excès d’imagination que m’ont parfois reproché certains de mes amis. J’ai des dates, des rendez-vous annulés unilatéralement, sans motif. Lors d’une séance de rencontre, Vanderpoorten est venu, toujours aussi gentil, muet comme une carpe, entrant à 9 heures et sortant à midi, sans piper un mot !

C’est cette intransigeance des libéraux flamands qui l’amena à démissionner du Sénat en 1980 :

Il est difficile de rester parlementaire d’un Etat auquel on ne croit plus et dont le système politique paraît absurde, et représentant d’une nation (…) qui n’existe plus. (…) La Belgique est malade de trois maux, incurables et irréversibles. Le premier mal, (…) est le nationalisme flamand, qu’il s’avoue ouvertement ou non. Le second, c’est que la Belgique est livrée à une particratie bornée (…). Le troisième mal (…), c’est que la Belgique est paralysée par des groupes syndicaux de toutes natures (…) Voici, Monsieur le Président, ma démission de sénateur. Je reprendrai, en conséquence, en solitaire, le chemin difficile des vérités insupportables.

Les qualificatifs que l’on trouve dans les commentaires de presse de l’époque traduisent bien la personnalité de l’intéressé : courage, clairvoyance, dignité morale, rectitude intellectuelle, indépendance d’esprit,  sagesse, volonté de changement positif, imagination, éloquence… Au fond, François Perin possédait toutes les qualités d’un homme d’Etat. Le problème est qu’il évoluait dans un non-Etat.

Au sein du PRL, François Perin se sentit de moins en moins à l’aise.

Il s’en écarta en 1985, car l’Européen convaincu qu’il était n’y trouvait pas son compte.

Sa dernière interview, il la donnera au « Soir », le 6 août 2011.

Après avoir rappelé que depuis 1919, on a assisté à l’affirmation du mouvement flamand qui, d’étape en étape, a gagné sur toute la ligne, il conclut : Bart De Wever est dans la ligne, et logiquement, il dit : « Nous voulons un Etat flamand indépendant ». (…) Et moi, personnellement, je le souhaite aussi ! 

Et de fustiger l’aveuglement des responsables francophones : Il n’y a plus qu’une issue, à laquelle les politiques ne se résolvent pas : devenir une région de France, graduellement. Quel est l’intérêt à vouloir un gouvernement belge ? C’est que cela fournit un grand nombre d’emplois de ministres, et de cabinets ministériels. Alors, on tire sur la corde.

Tout est dit. Ce 27 septembre, François Perin s’en est allé discrètement, sur la pointe des pieds. Avec son départ, c’est un peu de la grande tradition qui se meurt, avait écrit le journaliste André Méan, à l’occasion de sa démission du Sénat, en 1980.

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