Pour en finir avec le « plan B »

On le sait, l’hypothèse d’une « Belgique continuée », sous la forme d’un État fédéral Wallonie-Bruxelles, répond au double besoin, pour les partis francophones, de contrer les prétentions de la Flandre et de rassurer son électorat. Jusqu’à présent, cette stratégie a surtout permis aux médias flamands de renvoyer l’accusation de séparatisme aux francophones. Il est vrai que, dans leur confrontation politique avec ces mêmes francophones, les partis flamands ne manquent jamais d’arguments pour faire évoluer la situation à leur avantage. Ne sont-ils pas attachés à la Belgique et à la démocratie, ces libéraux flamands qui, maintenant, réclament la fin de la parité linguistique au gouvernement fédéral ?

Quoi qu’il en soit, le fameux « plan B » francophone ne mérite pas d’être pris au sérieux, tout simplement parce qu’un État fédéral Wallonie-Bruxelles n’a à peu près aucune chance de naître et encore moins de durer. C’est la conclusion à laquelle conduit l’analyse de Jacques Lenain, dont nous publions la suite ici.

Présentation Bruxelles

4.6. La cinquième question fondamentale, justement, porte sur l’improbable viabilité financière, fiscale et budgétaire de la structure fédérale, qui devrait organiser le partage des responsabilités, en ces matières, entre le niveau fédéral et les deux membres fédérés, dès ses premiers pas. Car croire à la viabilité d’un nouvel État fédéral Wallonie-Bruxelles, c’est refuser de voir une réalité économique majeure, cette grande dissemblance des capacités économiques et financières respectives des deux entités, et donc les conséquences considérables qu’aurait cette distorsion sur le pilotage des fonds publics communs, sur la maîtrise des comptes publics tant fédéraux que fédérés, sur les comptes extérieurs de l’ensemble, sur la structure de la fiscalité, sur celle des dépenses publiques. Très concrètement, la très difficile résolution de ces affaires publiques financières, d’apparence technique, ne menacerait pas seulement la conduite des politiques publiques communes, elle poserait le problème, redoutable, socialement et politiquement, de l’impossible maintien du système de protection sociale et des services publics, dans des conditions identiques en Wallonie et à Bruxelles, qui serait très vite mis en cause, faute de ressources financières suffisantes.

En effet, la situation de dépendance financière de la Wallonie est extrême. Comme l’attestent des études, non contestées techniquement, c’est près de 15 % à 20 % des services publics rendus en Wallonie et des prestations sociales servies aux Wallons qui sont assurés par des financements publics dont la ressource, en cotisations et en impôts, est fournie aujourd’hui par la Flandre et, accessoirement, par Bruxelles. Selon un processus déjà engagé par la sixième réforme de l’État fédéral, celle d’octobre 2011, ces transferts financiers publics, s’ils ont pu être préservés, sont en voie de réduction progressive. Dès la scission du Royaume, une fois que la Flandre aura mis fin soudainement aux transferts financiers publics encore existants, les services publics et les protections sociales de Wallonie seront menacés d’effondrement. Sauf à croire que Bruxelles aurait les moyens de substituer ses propres ressources publiques à celles disparues de la Flandre pour sauver les institutions et les protections sociales de la Wallonie, trois fois plus peuplée qu’elle.

Or la situation économique et financière de Bruxelles est mauvaise, et le serait encore plus une fois le Royaume condamné. Le niveau nominal élevé du PIB bruxellois, qui est 20 % du PIB belge pour une population bruxelloise représentant 10 % de la population belge, est une fiction comptable : les Bruxellois ne reçoivent que 10 % des revenus belges, soit rien de plus que leur proportion dans la population. Il ne faut pas s’étonner de cette apparente contradiction des chiffres bruxellois : d’un côté, le PIB artificiellement « gonflé » d’une métropole financière, richesse largement « hors sol », qui ne profite qu’à une minorité de sa population, dont une large partie est de plus « apatride », de l’autre, la réalité des revenus sociaux nécessairement faibles d’une large fraction de sa population totalement ou partiellement assistée, et, entre ces deux pôles, des classes moyennes… dans la moyenne… A titre de simple illustration, on rappellera ici que le taux de chômage bruxellois est de moitié supérieur au taux de chômage wallon, il est le triple du taux flamand, le taux wallon étant « seulement » du double de celui-ci. De plus, les comptes publics de la Région bruxelloise sont dégradés et fragiles, du fait même que Bruxelles ne contrôle pas son potentiel fiscal, dont une part notable profite à la Flandre, et aussi à la Wallonie, près de la moitié de la force de travail bruxelloise étant constituée de navetteurs flamands et wallons (dans la proportion de 2/3 et d’1/3).

Dans ces conditions, il est improbable que Bruxelles, seule, puisse se substituer à la Flandre dans le financement public des besoins de la Wallonie, alors même qu’elle devra, une fois la scission acquise, faire face à ses propres besoins, dans des conditions plus qu’acrobatiques. D’autant plus que la double hypothèse que pourrait être la taxation nouvelle par Bruxelles des navetteurs flamands y travaillant, et du maintien à Bruxelles de la totalité des activités économiques malgré la scission du Royaume… est aussi incertaine qu’avantageuse. En effet, une bonne partie des entreprises productrices de ces activités économiques sont sous direction flamande ou étrangère (ce qui revient au même…), et elles s’opposeront, avec l’appui de forces hostiles, flamandes mais pas seulement, à une trop grande prise d’indépendance « financière » de Bruxelles, surtout dans l’hypothèse où celle-ci prétendrait fonder un État commun avec la Wallonie. Bruxelles, toujours « encastrée », serait plus que jamais dans la dépendance économique et financière d’une Flandre qui voudrait faire obstacle à la création d’un tel État commun, et, pour y parvenir, pourrait faire le choix d’encourager le retrait, sans délai, d’une partie des activités économiques en cause. Ainsi, même avec une volonté réelle d’entraide, la solidarité financière de Bruxelles à l’égard de la Wallonie serait nécessairement de portée limitée et donc insuffisante.

Pour le répéter tout en le disant autrement, Bruxelles seule ne pourrait faire pour la Wallonie ce que la France fait pour la Lorraine et le Nord-Pas-de-Calais, régions françaises de taille comparable à la région wallonne, et qui supportent depuis un demi-siècle les mêmes conséquences d’une profonde désindustrialisation. Et ce pour une raison toute simple : la France, comme puissance économique et financière, c’est près de vingt fois la Wallonie et plus de quarante fois Bruxelles. Cette question financière est rédhibitoire : la tentative d’une union étatique entre la Wallonie et Bruxelles ne résisterait pas au choc provoqué par son premier devoir, « le partage des sacrifices » : il y a une incapacité totale de la Wallonie et de Bruxelles à réaliser une entité financière à deux.

4.7. La sixième question fondamentale est la question territoriale, celle quasi-insoluble posée par l’absence de tout lien territorial, de toute continuité territoriale entre Bruxelles et la Wallonie. Cette question est absolument vitale. Car comment feraient ces deux membres fragiles d’un État fédéral lui-même fragile pour faire face aux conséquences d’un tel manque, dans leur relation permanente, quotidienne, et surtout pour contrer la menace mortelle que serait l’absence permanente de ce lien face à la Flandre, un État nouveau et vindicatif, qui aurait justement pour volonté première de briser leur tentative d’entente pour affirmer son ascendant sur Bruxelles ? La séparation géographique de la Wallonie et de Bruxelles, ce n’est pas qu’une question d’isolement territorial pour Bruxelles du fait de l’encerclement par la Flandre. Bruxelles n’étant ni implantée en Wallonie ni accolée à elle, c’est aussi un obstacle permanent à l’unité réelle, physique et humaine, du couple wallon-bruxellois, a fortiori s’il avait la prétention d’être un État souverain.

Si elle restait en l’état, une telle situation serait unique au monde : aucun État, absolument aucun, ne se trouve dans une situation semblable, c’est-à-dire composé de deux parties substantielles, sans lien terrestre, ni maritime ni aérien entre eux. Certains États ont, certes, des territoires dépendants, distincts territorialement, voire éloignés, mais ces dépendances sont, de part leur importance secondaire, périphériques de l’entité principale. Or, on ne peut en aucun cas voir en Bruxelles une entité « secondaire » et « périphérique » quand on compare son « poids » à celui de la Wallonie. De plus, pour ces États, les relations territoriales entre l’entité centrale et les entités qui lui sont liées sont toujours directes, ne serait-ce que par les voies maritimes et aériennes, ces « routes » ne sont donc pas subordonnées au « bon vouloir » d’un État tiers souverain (exemple : Kaliningrad-Kœnigsberg, territoire russe séparé de la Russie depuis la disparition de l’Union soviétique, considéré souvent à tort comme une « enclave », alors qu’il lui est relié parfaitement et souverainement par les voies maritime et aériennes). C’est pourtant ce qui serait bien le cas si Bruxelles et la Wallonie restaient dépourvus de tout lien territorial entre elles, comme c’est le cas présentement.

Ainsi donc, le contrôle des échanges entre Bruxelles et la Wallonie est le moyen principal et essentiel dont dispose la Flandre pour maintenir et renforcer sa maîtrise de Bruxelles. Et chaque citoyen franco-belge aura noté avec quelle facilité la Flandre a brisé, en 2011, la position, finalement inconsistante, des quatre partis politiques franco-belges à exiger l’élargissement et le désenclavement de Bruxelles comme contrepartie à leur acceptation de la sixième réforme institutionnelle. Au moment de l’effondrement du Royaume, la situation territoriale de Bruxelles sera la même qu’aujourd’hui, et son désenclavement une « conquête » à faire. Dès ce moment-là, les communications entre Bruxelles et la Wallonie, toutes les communications et tous les échanges dans les mains de la Flandre seraient un obstacle absolu à la viabilité du couple. Au mieux, l’État flamand en contrôlerait la vie commune. Au pire, il en obtiendrait la séparation.

On le sait, la Flandre ne lâchera rien, sauf si elle y est contrainte par une force extérieure qui s’imposera à elle. De plus, aucun État, aucune organisation internationale ne prendra véritablement fait et cause pour modifier les frontières de la Flandre au bénéfice de Bruxelles pour réunir à Bruxelles les « francophones » en situation majoritaire des communes et quartiers de sa périphérie, au nom du principe, largement appliqué dans le cas de l’ex-Yougoslavie, de l’intangibilité des limites administratives internes appelées à être transformées en frontières d’État. Il sera donc vain d’essayer d’obtenir, par cette voie-là, la constitution d’un corridor terrestre entre Bruxelles et la Wallonie par l’effet du rattachement à Bruxelles de la commune de Rhode-Saint-Genèse, commune flamande peuplée à près de 60 % de « francophones ».

Cependant, il est possible d’espérer une certaine bienveillance de la Communauté internationale sur la nécessité d’un « désenclavement » de Bruxelles , au motif évident qu’un État coupé en deux n’en est pas vraiment un. Pour autant, il est incertain que cet intérêt serait suffisant pour changer quelque chose. D’abord compte tenu du refus radical de la Flandre de consentir à la création d’un corridor de désenclavement, aussi modeste serait-il, obstacle qui sera très difficile à surmonter, ce qui découragera nombre d’États à agir vraiment. Ensuite parce que la « construction européenne » donnera des arguments puissants à tous les États qui n’auront guère envie de faire un effort pour Bruxelles et pour le couple Bruxelles-Wallonie : en effet, puisque l’Union européenne est censée garantir la libre circulation des biens (« marché unique »), des capitaux (notamment dans sa « zone monétaire ») et des personnes (« espace Schengen »), il sera aisé à tous d’affirmer que ce corridor de désenclavement n’est pas indispensable et encore moins nécessaire. Une posture européiste qui consistera à laisser dans l’ombre le fait patent que l’UE, construction politico-juridique incertaine, est bien incapable de garantir quoi que ce soit à qui que ce soit dans la durée, et certainement pas la libre circulation des personnes, faute de moyens régaliens propres (police, justice, fisc, douanes), dont l’exercice relève toujours des seuls États souverains, dont fera partie la future Flandre, avec des moyens régaliens tout neufs dont elle usera et abusera, sans véritable entrave possible (comme la France et le Danemark l’ont démontré ces toutes dernières années en suspendant, provisoirement et partiellement, certes, mais unilatéralement, l’application des accords Schengen, mesure contre laquelle les organes de l’UE ne purent rien opposer).

Et la France ? L’État français se trouverait dans une situation où il n’aurait rien à gagner à se distinguer des autres États, pour aider à la création d’un État « francophone » à son côté, donc une entité qui ne se voudrait pas « française », surtout pas, pour prétendre « exister », un État condamné donc à une francophobie dissimulée, comme il en aura été de tout temps du Royaume belge, un État de surcroit bien plus bancale et de durée de vie bien plus incertaine que l’État belge finissant. Alors que, tout au contraire, la Flandre, un voisin important et sûr, serait devenue, comme État nouveau et solide, plus importante et plus sûre que jamais. Il est donc hautement improbable que la France ferait quoi que ce soit de fort pour le désenclavement de Bruxelles et sa jonction territoriale avec la Wallonie, contre la Flandre, dans une telle configuration où, pas plus aujourd’hui, elle n’aurait quelque chose à attendre de cette cité et de cet État bicéphale. Pour que la France puisse adopter, le moment venu, une autre attitude, il faudrait alors, au moins, que la Wallonie accepte de devenir française, ce qui ferait du lien terrestre Wallonie-Bruxelles un sujet d’intérêt national français. Et, nous le verrons en VI, même dans cette hypothèse, le corridor terrestre reliant l’une à l’autre, et donc aussi à elle-même, que la France pourrait arracher parce qu’indispensable à ses yeux, serait bien modeste, du fait de son étroitesse et donc du manque de maîtrise souveraine des axes de communications majeures entre Bruxelles et la Wallonie qu’il apporterait.

4.8. La septième question fondamentale est celle de la capacité de durer, improbable, d’une telle construction fédérale, dotée d’aussi peu d’atouts pour survivre, aux faiblesses multiples persistantes, qui auraient été cependant connues dès sa gestation. Car, en faisant la supposition, assez grotesque, que les six questions fondamentales précédentes auraient été toutes à peu près résolues, donc en supposant franchie la toute première période de création formelle de l’État fédéral commun à la Wallonie et à Bruxelles, cet État bicéphale serait condamné immédiatement à l’instabilité, une instabilité permanente et qui deviendrait finalement mortelle.

En effet, dès que cet État serait malgré tout arrivé à voir le jour, dans le court terme qui suivrait ce moment, alors que toutes les difficultés précitées ne manqueraient pas de durer, comment stabiliser la répartition des compétences entre deux entités aussi dissemblables et le niveau central commun ? Comment ces deux entités parviendraient-elles à surmonter de concert leurs difficultés financières persistantes, de causes et d’ampleur si différentes ? Comment arbitrer dans tant de domaines les questions quotidiennes et urgentes qui se poseraient au tout nouvel État ? Citoyenneté, institutions, législations, fiscalité, dettes, dépenses, politiques économiques, systèmes sociaux, relations extérieures, etc., autant de matières pour lesquelles une infinité de sujets immédiats mettraient à rude épreuve l’unité si fragile et si récente du nouvel État wallon-bruxellois, compte tenu des tropismes et intérêts perpétuellement divergents de ses deux membres.

Et si malgré tout cela, le couple Wallonie-Bruxelles parvenait à résister aux épreuves des premiers temps, peut-on croire qu’un État Fédéral Wallonie-Bruxelles serait en mesure d’exister réellement, sans trop tarder ? Son fonctionnement oscillerait dangereusement et en permanence entre une « logique fédérale » (l’État commun aurait la primauté sur les entités fédérées) et une « logique confédérale » : les deux États fédérés en viendraient à s’auto-administrer, et tout ou presque du peu qui resterait mis « en commun » relèverait de leur entente incertaine. Du coup, quelle pourrait être la contribution substantielle de Bruxelles au réarmement économique de la Wallonie et à l’équilibre de ses comptes publics et sociaux ? Et de quel apport serait la Wallonie à Bruxelles pour l’aider à maintenir ses fonctions de capitale politique et financière et à desserrer l’étreinte flamande ? Le couple Wallonie-Bruxelles saurait-il maintenir une unité de vue et d’action dans les rapports, nécessairement difficiles, avec la Flandre ? Peut-on croire à l’unité d’action durable d’un tel attelage au plan économique ? Et au maintien d’une convergence suffisante dans le traitement des questions sociales ? En matière de diplomatie, de sécurité, la décomposition insidieuse de ces fonctions serait-elle évitée ? Chaque membre s’épuiserait en vain à soumettre ses projets à l’autre sans beaucoup obtenir de lui, les sujets d’intérêt réellement communs pesant peu face à la masse des sujets propres à chaque membre de l’union. En vérité, chacun des deux partenaires, bruxellois et wallon, serait de faible secours pour la solution des problèmes de l’autre. Et l’absence de continuité géographique serait un obstacle structurel supplémentaire et permanent à l’entretien des relations denses et étroites nécessaires à la survie durable de l’union politique.

De son côté, l’entité bruxelloise, essentiellement soucieuse de conserver les faveurs des instances européennes et transatlantiques, aux prises avec ses problèmes propres de maintien de son attractivité économique, avec ses questions politiques spécifiques liées au traitement de sa minorité flamande et à l’encerclement territorial flamand, et avec la non-résolution de ses problèmes sociaux dus notamment à sa forte minorité immigrée mal assimilée, aurait bien peu d’énergie et de moyens à consacrer à l’union avec la Wallonie, et certainement pas la totalité de ses ressources financières.

Quant à la Wallonie, confrontée avant tout à ses besoins de financement massifs et chroniques de ses services publics et avantages sociaux, aux tensions qui s’aiguiseraient entre les différents pôles de son territoire et aux inquiétudes de sa population menacée de paupérisation, et qui n’aurait que peu à espérer de Bruxelles, et en tout cas pas suffisamment pour remédier à ses propres problèmes, elle serait d’un faible secours pour aider Bruxelles, à qui elle aurait refusé le rang de capitale, à traiter les siens précités.

Du fait de toutes ces différences majeures, la Wallonie et Bruxelles, une fois laissées seules après le « départ » de la Flandre, formeraient un couple improbable. Un couple inapte à vivre durablement au sein d’un unique et véritable État. Car on voit donc mal comment, abandonnés à eux-mêmes, ces deux corps distincts d’une Belgique résiduelle parviendraient à se donner rapidement et à faire vivre durablement un État commun. Un État certainement de forme monarchique et d’organisation fédérale, mais dont toutes les institutions seraient à inventer, alors qu’il devrait être viable immédiatement puis le rester. Un État qui devrait être quelque chose de plus que la présente Communauté française, institution qui n’a pourtant pas la faveur des décideurs wallons et des décideurs bruxellois, qui fonctionne fort mal aux dires des uns et des autres, qui souhaitent pour beaucoup reprendre une partie de ses compétences. Avec cette tentative d’union, condamnée à l’échec, nous aurions au mieux une sorte de « confédération » lâche, donnant l’illusion, et pour bien peu de temps, de l’existence d’un « État » unique à l’extérieur, offrant ainsi momentanément satisfaction aux membres de l’Union européenne. Mais un « État » de façade, sans substance pour ses citoyens et ses entreprises, incapable de solidarité, inapte à impulser des actions communes d’importance. Une « confédération » si fragile qui survivrait très difficilement, puis disparaîtrait après une brève existence.

Il est utile d’ajouter ici que, dans le monde des États fédéraux, l’État fédéral bicéphale est une exception, une anomalie éphémère. Les États fédéraux qui durent sont tous constitués d’un nombre élevé de membres, donc aucun n’est assez fort pour menacer les équilibres d’ensemble ni l’autorité de la structure centrale. Au contraire, si les entités fédérées sont peu nombreuses, et surtout s’il n’y en a que deux ou trois, l’existence de l’État fédéral est très incertaine et sa vie limitée dans le temps, car un équilibre stable entre ses rares membres est impossible à maintenir, et son autorité est contestée par tous. La paralysie totale des institutions fédérales centrales le menace. Une telle paralysie a provoqué la disparition récente de l’ex-État fédéral bicéphale tchécoslovaque, et celle, catastrophique, de l’ex-Yougoslavie, du fait de la domination non admise de sa partie serbe. Et notons surtout que l’État belge lui-même est un État bicéphale, organisé autour de l’opposition de deux communautés antagonistes, qu’il reste le seul État bicéphale au monde, et ne pourra être encore longtemps le dernier à survivre à ce très grave handicap. Donc, et de même, un État bicéphale Wallonie-Bruxelles n’aurait guère de chance de réussir à se créer et encore moins de parvenir à exister durablement.

L’unité de culture et certaines convergences d’intérêts qui existent entre Bruxellois et Wallons font certes une communauté de destin. Mais ces liens ne sont pas suffisants, pas assez forts, compte tenu des divisions géographiques, économiques et sociologiques, politiques aussi, toutes difficilement réductibles, pour permettre de faire fonctionner durablement un État fédéral commun à la Wallonie et à Bruxelles. Les voies propres à chacun l’emporteraient le plus souvent sur les projets communs.

Si fait qu’une telle union, possible planche de secours dans la phase initiale de la partition, serait vite condamnée à devoir préparer la phase terminale d’une très brève vie commune.

4.9. Au final, il est patent que les questions de nature existentielle d’un État wallon-bruxellois seraient immenses, quasi-insolubles. Et dès les premiers temps de son existence s’il parvenait cependant à faire ses premiers pas. Un attelage étatique wallon-bruxellois se disloquerait vite, et Bruxelles se trouverait rapidement seule, toujours garrottée géographiquement et sans appui extérieur, ni européen, ni même français, car il serait devenu alors trop tard pour arriver à mobiliser celui-ci. Il s’agit donc là d’un projet aventureux et dangereux, à ne pas tenter. C’est essentiel : on ne crée pas un État « à titre transitoire », quand on sait que la volonté et la capacité de durer ensemble de ses composantes sont absentes. Et s’y on s’y risque, ça se termine vite et mal, car « une maison divisée contre elle-même ne peut pas tenir ».

En sus, il est à craindre que le soutien de l’Union européenne et des États voisins à la constitution d’un État fédéral aussi mal constitué serait faible. Pour tous – l’Union européenne, la France, l’Allemagne, la Hollande, et évidemment la Flandre – une séparation de la Wallonie et de Bruxelles sera préférée, avec discrétion si ce n’est publiquement. Une prise en charge, directe ou indirecte, de la Wallonie par la France, et, partant, de ses problèmes économiques et financiers, serait la formule la plus expéditive et la plus sûre pour la Flandre et le clan germanique, ainsi que les organes de l’UE, les mêmes ayant en tête de trouver une formule séparée, distincte, pour Bruxelles qui leur conviendrait bien mieux, en pouvant compter pour ce faire sur une partie des élites bruxelloises.

En conclusion, pour se maintenir uni, le couple wallon-bruxellois ne peut pas s’en tenir à ne compter que sur lui-même. Il doit recourir à une structure unificatrice extérieure. Il lui faut la contrainte constructive d’un État national bien établi, solide, dont l’existence ne repose pas sur leur seule entente, donc celle d’un État préexistant. Aujourd’hui, ce cadre étatique commun, c’est encore l’État belge avec la Flandre, laquelle le dirige depuis sa création, hier avec sa classe dirigeante francophone, maintenant avec sa classe dirigeante francophobe. Après la disparition du Royaume belge franco-flamand, Bruxelles, devant le constat qui s’imposera rapidement à elle de la non viabilité de l’État wallon-bruxellois, et avant d’envisager enfin de recourir à un État tiers pour maintenir un cadre commun avec la Wallonie, État tiers qui ne pourrait être que l’État national français, serait alors très probablement tenté par une autre voie, une voie propre et distincte, celle de la Cité-État souveraine.

(A suivre…)

Jacques Lenain

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2 réflexions sur “ Pour en finir avec le « plan B » ”

  1. Bruxelles, (…), serait alors très probablement tenté par une autre voie, une voie propre et distincte, celle de la Cité-État souveraine. En attendant la réalisation de cette analyse, Monsieur Lenain mérite que la Wallonie lui élève un monument. La frontière linguistique deviendra bien une frontière d’Etat fermement cadenassée.
    Bruxelles refusera la France, malgré des Beulemans francophones et une présence wallonne. Bruxelles est et restera thioise par nature. Voyez les premiers actes du nouveau Président régional qui s’empresse de se tourner vers la Flandre dont il sera à terme un sujet.
    L’Histoire demeure une matière passionnante. En Europe occidentale, tous les territoires d’entre-deux disparaissent ou ont disparu; l’Empire allemand et le Royaume de France n’ont-ils pas « nettoyé » la Lotharingie. Dans la Belgique de Monsieur Palmerston le Brabant fit figure d’entre-deux jusqu’à aujourd’hui; le titre de duc de Brabant n’est-il pas le titre nobiliaire le plus prestigieux en België. Mais, depuis le Moyen-Age, les Comtes de Flandre n’ont eu de cesse que de mettre la main sur le domaine des Kiekefretters et, au 20e siècle, les lois de régionalisation leur ont permis de réaliser ce qu’ils ne purent atteindre par les armes dans le passé. A lire Monsieur Lenain, il est fort à parier que les Flamands pragmatiques permettront tout au plus aux Bruxellois de demeurer une agglomération « un peu particulière », le temps de les néerlandiser en 50 ou 100 ans sous la pression économique et sociale. Le nouveau Président régional ne parle -t-il pas d’enseignement bilingue; il a déjà un genou à terre!
    Maintenant les Britanniques ne doivent pas se réjouir trop tôt, si l’Allemagne accorde à la France le droit de porter secours à la Wallonie et de l’accueillir en son sein, cela signifiera qu’Anvers et les ports de Flandre tomberont sous influence des Teutons!

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