Le plan B francophone, une chimère

Le débat sur l’avenir de la Wallonie et de Bruxelles n’a pas encore commencé. Pour le moment, la classe politique, relayée par les médias, s’en tient à une « évidence » : nous sommes et restons belges et si, un jour, la Flandre choisit de prendre son indépendance, il y aura une Belgique sans la Flandre.

Le Français Jacques Lenain n’a pas les mêmes raisons d’enfermer le débat. Il a réfléchi aux différentes options qui se présentent aux citoyens de Wallonie et de Bruxelles. Dans sa réflexion sur l’avenir de Bruxelles, dont nous avons déjà publié trois volets, Jacques Lenain envisage ici l’hypothèse d’un État Wallonie-Bruxelles fédéral, le fameux plan B francophone. Il consacre suffisamment de lignes à cette question pour nous amener à diviser son texte en trois nouvelles parties.

Présentation Bruxelles

IV. Bruxelles, second membre d’un État Wallonie-Bruxelles fédéral, un projet autant irréaliste que séduisant, dont l’engagement se terminerait fort mal.

4.1. Un État souverain wallon-bruxellois, un État belge résiduel une fois amputé de la Flandre, un État qui resterait de forme monarchique, un État fédéral, qui serait la fédération de deux membres, est une option d’une force si séduisante que c’est déjà l’option principalement avancée par nombre de politiques wallons et bruxellois face à la perspective désormais solide de la scission du Royaume. Elle s’exprime présentement sous une forme atténuée de « Fédération Wallonie-Bruxelles » au sein du Royaume belge finissant, comme réponse à l’entreprise flamande de « confédéralisation » de l’État belge, terme porteur d’une subordination croissante et humiliante de Bruxelles et de la Wallonie à la Flandre. Cette esquisse toute provisoire serait censée déboucher un jour sur une entité plénière, celle d’un nouvel État souverain, un État « francophone » qui serait le pendant du nouvel État Flamand, aussitôt après la dislocation avérée de l’État belge actuel.

Ce discours, largement répandu et partagé dans la sphère politique, manifestation verbale d’un front uni, au moins fictivement, face aux revendications flamandes, prospère d’autant mieux que les principaux partis politiques et les médias écrits et télévisuels « francophones » sont communs aux deux entités wallonne et bruxelloise, et que personne ne se hasarde encore à dessiner l’architecture et à vérifier la viabilité d’un tel État fédéral Wallonie-Bruxelles. Ainsi, en cette année 2013, dans le désarroi qui frappe tous les milieux de la Belgique « francophone », la classe politique franco-belge, qui constate que la réforme de fin 2011, alors même qu’elle n’est pas encore traduite dans la Constitution belge, est déjà caduque, jette, dans le flou le plus total, les mots aptes à répondre à l’angoisse existentielle de tous. A côté du terme « État francophone », on voit même surgir celui de « nation francophone », une « nation francophone » toute neuve, une soi-disant « nation » issue d’une « nation belge » disparue et accolée au flan de la vraie « nation française », millénaire.

Présentement, pourtant, la toute simple « Fédération Wallonie-Bruxelles », proclamation en 2011 d’une forme de résistance, d’un essai de contre-projet, n’a pas encore reçu le moindre début de concrétisation. Cette inertie ne démontre-t-elle pas que les élites franco-belges, dirigeantes ou non, divisées entre « régionalistes » wallons et bruxellois d’un côté et partisans de « l’unité francophone » de l’autre, sont encore inaptes à tout travail prospectif à inscrire dans un contexte post-belge ? Et que ces pouvoirs et élites franco-belges, qui s’interdisent donc de développer publiquement une pensée élaborée sur ce contre-projet, toujours invisible, resteront demain strictement incapables d’amorcer, même en paroles, l’ébauche intellectuelle d’un futur État fédéral Wallonie-Bruxelles dans le giron du Royaume ? Et ce contrairement aux élites flamandes qui y édifient concrètement leur État propre, jour après jour. Nous allons tenter ici de faire apparaître la cause essentielle de cette impuissance, à savoir la futilité d’une telle intention, du fait de la « non-faisabilité », tant politique que technique, d’un tel État « francophone » futur. Pour y parvenir, nous allons tenter de démontrer que les sept questions fondamentales que posent la création d’un tel État bicéphale « francophone » sont toutes quasi-insolubles.

4.2. La première question fondamentale est la capacité très douteuse des Belges « francophones » à se considérer comme un peuple unifié et unique, ce qui se nomme une « nation », ici une soi-disant « nation francophone », dont l’existence est la condition première et essentielle pour se doter d’un État commun qui soit durablement viable. Car, malgré leur identité linguistique et culturelle « française » qui les réunit et leur long passé politique commun, la Wallonie et Bruxelles forment deux entités distinctes, deux populations différentes. Qui sont bien trop distinctes et trop différentes l’une de l’autre pour former une telle communauté « nationale », qui soit et qui resterait politiquement unifiée au sein de leur propre État commun.

Distinction physique d’abord, puisque les entités bruxelloise et wallonne appartiennent à des espaces géographiques nettement séparés bien que proches, de taille et de morphologie absolument dissemblables. Il serait très difficile d’apparenter durablement une Cité sans pays, de moins de 200 km², et un pays entier de près de 17 000 km², trois fois plus peuplé, sachant que ces deux entités sont sans connexion territoriale, puisque séparées l’une de l’autre par une bande de territoire flamand, et alors que la première ne peut être reconnue par la seconde comme capitale commune et centrale, du fait même de cette dissociation territoriale et aussi à cause de la méfiance généralisée des élites et populations wallonnes vis-à-vis de Bruxelles. Et ce n’est pas la création toute hypothétique d’un corridor terrestre entre Bruxelles et la Wallonie, création certes indispensable pour Bruxelles, mais à la concrétisation bien incertaine (si incertaine que les négociateurs des partis politiques « francophones » en ont abandonné la revendication, en octobre 2011, tout en acceptant la demi-scission de BHV, malgré leurs engagements écrits antérieurs de n’accepter celle-ci que contre la création de ce lien territorial), qui pourrait suffire à surmonter cet éloignement et la méfiance wallonne.

Distinction culturelle ensuite, parce que Wallons et Bruxellois, tout en étant proches par une même langue et une même culture d’essence française, sont des populations sociologiquement et humainement distantes, et donc de sensibilité souvent opposée sur bien des sujets. Population d’une Cité internationalisée à dominante bourgeoise d’un côté, population de substance rurale et ouvrière de l’autre. Il n’est pas excessif de dire que, majoritairement, Bruxellois et Wallons ne s’apprécient guère. Du côté des « néerlandophones », si Brabançons et Limbourgeois ont su accepter de se désigner tous comme Flamands, manifestant ainsi leur volonté d’unité pour aboutir à la formation d’un seul peuple, le peuple « flamand », les « francophones » de Belgique furent et restent incapables du même mouvement unitaire. On l’a bien vu dans l’abandon des populations « francophones » de Flandre ces dernières décennies. Les Wallons rejettent très majoritairement tout renforcement du rôle de Bruxelles comme métropole « wallonne », malgré les faiblesses économiques et financières intrinsèques de la Wallonie. Et la majorité des Bruxellois refusent de se considérer comme des « Wallons », et ne pourraient concevoir d’être dirigés à partir d’une « capitale » wallonne. Il y a bien des « francophones » en Belgique, mais il n’y a pas de peuple « francophone » : « francophone » ne peut être le nom d’un peuple, et il n’y a pas de peuple sans nom.

Au demeurant, toutes ces différences entre Wallons et Bruxellois sont l’expression, la cause comme la conséquence, de réalités économiques très dissemblables et destinées à le demeurer, malgré des liens économiques étroits entre Bruxelles et la Wallonie, précisément par le Brabant wallon. Des réalités qui trouvent leur source dans le passé, avec la perte par la Wallonie, au profit de Bruxelles (de Bruxelles d’abord, de la Flandre ensuite), de la maîtrise de son économie, fondement d’une méfiance wallonne profonde vis-à-vis de Bruxelles. Et de réalités qui appartiennent au présent, avec l’internationalisation économique de Bruxelles, facteur qui explique la permanence d’un désintérêt bruxellois pour le devenir économique de la Wallonie. Nous sommes bien en présence de deux territoires économiques distincts, liés et séparés tout à la fois, en aucun cas d’un territoire économique « national » unique, une situation de division qui est appelée à s’éterniser.

C’est clair, la Wallonie et Bruxelles sont deux collectivités géographiquement et humainement très distinctes, de par la morphologie opposée de leurs territoires comme du fait des structures et des mentalités différenciées de leurs sociétés respectives. Ces différences sociales, culturelles, fort sensibles, entre nombre de Wallons et nombre de Bruxellois, s’épanouissent aussi dans le champ politique, par les expressions parallèles d’un autonomisme wallon anti-bruxellois, et d’un autonomisme bruxellois qui tourne le dos à la Wallonie. D’autant qu’il faut compter aussi avec les partis politiques « francophones », d’implantation différente à Bruxelles et en Wallonie, qui ne sont pas seulement d’orientations idéologiques divergentes, mais qui ne peuvent converger pour le traitement concret des questions wallonnes et bruxelloises. Ce qui rend difficile toute action durable concertée, comme le démontre déjà avec évidence la pauvreté de la coopération wallo-bruxelloise dans le cadre de la Belgique actuelle. C’est ainsi qu’aujourd’hui, dans le cadre de l’État belge, des projets communs entre les deux Régions sont quasiment inexistants s’ils ne sont pas portés par l’État fédéral, ce qui est rarement le cas. Et que la « Communauté française », qui est justement une sorte de structure fédérale wallo-bruxelloise déjà existante pour les matières éducatives et culturelles, est sans cesse critiquée et si mal utilisée, et que ceux des décideurs qui proposent de la renforcer ont déjà échoué à y parvenir à travers la « Fédération Bruxelles-Wallonie », annoncée en 2011 et toujours inexistante.

C’est bien parce que Bruxelles et la Wallonie constituent et resteront des entités aussi fondamentalement dissemblables que leurs intérêts ne peuvent converger suffisamment. Cette convergence qui ne peut aboutir interdit la construction d’un « sentiment national » partagé par le plus grand nombre. L’une est et demeurera une ville-libre, entièrement urbanisée, à la triple vocation internationale, européenne et financière affirmée, dont la toute première aspiration est son désenclavement géopolitique de la Flandre, question qui n’est pas du tout un souci wallon. L’autre est un pays-territoire, territorialement autonome, mais économiquement faible et financièrement très dépendant, dont le renouveau économique tant attendu, s’il se concrétise un jour, devra peu à Bruxelles. Ce manque constitutif de solidarité et de cohérence, on le constate depuis des décennies et toujours encore aujourd’hui face aux revendications de la Flandre, ce qui facilite grandement les avancées constantes de celle-ci, qui constitue bien, elle, un « bloc national ». Comment croire que ce manque serait résorbé demain, alors que, au sein de cet État déjà, la Wallonie et Bruxelles sont présentement dans l’incapacité de constituer une structure politique commune ? Une fois dépourvues du lien imposé que constitue l’État belge actuel, Bruxelles et la Wallonie, malgré leur culture française et leur passé politique communs, et la perspective partagée de disparition de l’État belge, seraient dans l’incapacité d’inventer, en un instant, un « être national » doté de la capacité d’affronter des temps entièrement nouveaux et particulièrement durs.

Dès lors, Bruxelles et la Wallonie, déjà trop différentes pour traiter aujourd’hui de concert dans le cadre belge unifié les problèmes qu’elles ont en commun, seraient encore moins aptes demain à résoudre de concert ceux qu’elles auraient à affronter, dans des conditions rendues autrement plus difficiles par la disparition de l’État belge : ceux d’une île-métropole dynamique mais géographiquement isolée et captive d’un côté, ceux d’un pays véritable mais faible économiquement et financièrement assisté de l’autre. Ceux d’une cité « cosmopolite » pleinement intégrée à l’économie mondiale, et ceux d’un pays encore resté foncièrement populaire et rural, toujours en phase de transition économique. Ceux d’une enclave coupée de l’aire « francophone », ramenée constamment à son face à face avec la Flandre et à la menace dissolvante de son internationalisation, et ceux d’un pays qui malgré ses cinq frontières penchera inexorablement vers la France pour s’y rallier à un certain moment, si ce n’est pas tout de suite.

(A suivre…)

Jacques Lenain

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2 réflexions sur « Le plan B francophone, une chimère »

  1. Excusez mon entêtement mais la solution bruxelloise (idéale ou non) dépend de la sagesse politique des Flamands. En ce sens que leur rêve, leur volonté, de rassembler les territoirs « thiois », situés au nord de la frontière ethnico-linguistique, ne peut résussir que s’ils mettent de côté l’option jacobine pour une option fédérée. On peut se référer au rêve brisé de Bismarck qui ne put réaliser l’édification du 2e empire allemand sur un mode jacobin. Le jacobinisme est notion essentiellement française. Evidemment si les Flamands veulent réellement enjôler les Bruxellois, au lieu de les soumettre à la germanique, ils doivent relire leur passé, celui du Brabant et celui de Bruxelles. Anvers retrouverait son statut de capitale (prélude à des Grand Pays-Bas à nouveau fédérés?) et Bruxelles reprendrait son rôle de ville portuaire de transit, de porte méridionale des Pays-Bas, auréolée (peut-être) par la présence d’institutions européennes.
    Sincèrement, il n’y a pas de raisons d’ignorer et d’adapter le passé lorsqu’ à l’expérience il faut constater, au vu des blocages persistants, qu’ on ne parvient à s’en débarrasser aujourd’hui. Hormis tout ce qui précède, les Flamands devront payer un certain prix, un certain tribut que l’on qualifiera d’investissements.

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