Jusqu’ici, tout va bien… ?

michel lemmensMichel Lemmens, Liège

JUSQU’ICI, TOUT VA BIEN… ?

ou : « Relisons Homère : Cassandre avait raison. »

Lecture d’un grand journal du soir (Le Monde) mercredi 8 mai 2013 :

« …après 6 ans de récession marquée par une chute de l’activité de plus de 20%… le pays vient de traverser des années quasi-apocalyptiques… Le déficit public était à 2 chiffres, la compétitivité ne faisait que chuter… Le chômage, qui affecte plus de 20% de la population, dont près de 60% des moins de 25 ans… Le taux de pauvreté a augmenté de 21% et l’activité devrait encore se contracter de 4.2% cette année. On est au début d’un processus qui prendra encore 5, 10 ans peut-être… »

Bref, encore la Grèce, direz-vous : ils l’ont bien cherché… !

Sauf que cet article pourrait être daté du 8 mai 2020, et concerner la Wallonie et les Wallons, dont l’état d’esprit et la cécité sont ceux qui prévalaient en Grèce à la veille encore de la catastrophe.

Nos concitoyens sont pour la plupart dans le déni total de ce qui ne manquera pas d’être la situation en Wallonie lorsque cesseront les perfusions Nord-Sud qui nous ont permis, et nous permettent encore, de franchir les turbulences économiques en limitant la casse au prix de mesures mineures et d’inconvénients supportables.

Ce déni s’exprime sous deux formes, qui se combinent sans s’exclure : les Cassandre se trompent car

* la Flandre n’ira pas jusqu’à de telles extrémités, elle a intérêt à conserver aux Wallons le bénéfice de sa solidarité,

*…et quand bien même la Flandre commettrait cette erreur, le peuple Wallon, courageux et travailleur, fera face à son destin, demeurant belge, et fier de l’être.

Cette posture appelle (au moins) deux commentaires :

  • la Flandre pourrait en effet choisir de conserver une Belgique qu’elle domine et dont elle retire un maximum d’avantages, notamment à l’international ; MAIS de même que l’Union européenne, pour conserver la Grèce qui souhaite rester dans le club, lui impose avec le FMI, la BCE etc, les mesures structurelles et l’abandon de souveraineté dont les charmes ont été évoqués plus haut, de même la Flandre ne manquerait pas d’imposer ses conditions au maintien de ses aides à la Wallonie ! Les Wallons sont-ils vraiment disposés à subir de telles avanies, qui n’épargneront que la nomenklatura qui aura réussi à sauver son statut, et ses privilèges ?
  • et si les Wallons renâclent, se rebiffent, et, fiers et courageux, optent pour le « stand alone » après une inévitable période de troubles sociaux, peuvent-ils croire que la prospérité reviendrait dans un avenir à taille humaine avec le seul concours des forces politiques qui, en 50 ans de déclin de sa sidérurgie, de ses charbonnages, de son appareil industriel hérité du XIXème siècle, en dépit de quelques trop rares succès, n’ont pas su éviter à la Wallonie une dépendance qui en fait un protectorat économique et social de la Flandre ?

Le Professeur Jules Gazon combat cette illusion lyrique et fait de la situation wallonne (lien)  une analyse d’une implacable lucidité: les chiffres imposent leur vérité et ne permettent pas de rêver à une transition en douceur d’une Wallonie économiquement dépendante à une nation Wallonne prospère, autonome et membre de l’Union Européenne; ses finances publiques, charpente de toute structure étatique, ne le supporteraient pas. Ces chiffres sont, en gros, ceux que connaît actuellement la Grèce et que rappelle l’article du Monde déjà cité.

Certes, Jules Gazon y met les formes, car le professeur de sciences économique sait que la Wallonie n’est pas la Grèce, ne dispose pas des chiffres les plus récents et ne peut, académiquement parlant, se permettre les extrapolations qui sont autorisées au profane; en effet, en toute transparence démocratique, ces données sont sous embargo, les experts non-gouvernementaux n’y ont pas accès, et ce ne sont certes pas les médias qui vont violer ce « secret-défense » pour informer le lecteur électeur.

Jules Gazon fonde donc son analyse sur les derniers chiffres disponibles, ceux de 2009. Le citoyen lambda qui écrit ces lignes n’est pas, lui, tenu à cette réserve de scientifique et peut énoncer sans ambages ce que tout le monde peut savoir mais que personne ne veut voir : aucune évolution positive favorable n’est survenue ces dernières années, qui permettrait de controuver les conclusions de l’économiste liégeois ; un scénario-catastrophe à la grecque et une paupérisation massive et durable menacent bel et bien la Wallonie si celle-ci n’opère pas en temps voulu, c’est-à-dire aujourd’hui, des choix radicaux quant à son avenir institutionnel.

Et ce ne sont pas les modestes frémissements bruyamment acclamés ici ou là, méthode Coué ou intox délibérée, qui vont y changer quelque chose : le chômage ne diminue pas, mais seulement la vitesse à laquelle il augmente, etc… Le tout vu au travers de statistiques dites « belges » qui agrègent des réalités totalement différentes : que signifie un taux de chômage « belge » quand on sait qu’il est de 7 ou 8% en Flandre, de 12 ou 13% (au moins !) en Wallonie, de 20% à Bruxelles ?

Est-il nécessaire de souligner que si les mesures de restriction budgétaire (non, non, pas d’ »austérité » !?) sont jusqu’ici restées dans des limites que la population a bien voulu supporter, c’est grâce à la « râpe à fromage » et autres corrections de la mal-gouvernance chronique belge ? Une fois vendu ce qui est vendable, il faudra bien s’en prendre à l’impôt (pas celui des multinationales : il n’existe pas), à la Sécurité sociale, aux services publics, aux salaires, bref au niveau de vie de la plupart, le tout pour une durée imprévisible et sans perspective sérieuse de retour à une prospérité durable.

Chacun sait que la Belgique, puisqu’une entité juridique de ce nom existe, n’est pas le seul État-membre de l’U.E. en difficultés. À l’exception de l’Allemagne et de l’Autriche, tous les autres, ou presque, sont atteints à des degrés divers.

La spécificité belge tient en ceci que cet État se compose de 2 (pour simplifier) zones, dont l’une se compare honorablement à l’Allemagne ou à l’Autriche, et l’autre ressemble plus au Portugal, et bientôt à la Grèce, et qui de surcroît ont chacune une conception différente du « vivre ensemble » . Ou plutôt dont la plus nombreuse et la plus prospère ne voit plus que des inconvénients à cette vie commune, pour ce qu’il en reste.

On peut sans doute parler de « crise » pour certains États, mais il s’agit bien plus en Belgique d’un état critique, de nature structurelle bien plus que d’origine conjoncturelle.

Résumons – la Wallonie est face à trois options :

  • rester ou devenir une merveilleuse terre de vacances, un bantoustan subventionné par une puissance coloniale plus ou moins bienveillante,
  • se constituer en État indépendant, seule et en aucun cas avec Bruxelles qui n’en veut pas (lien), moyennant 10 ou 30 ans de paupérisme et après avoir vendu le trilogiport aux Chinois, la gare des Guillemins aux Hollandais et Bierset à Dubaï,
  • …ou trouver autre chose.

Dans cette configuration peu réjouissante, la Wallonie dispose tout de même d’un avantage sur d’autres États européens en difficultés : nombre de ceux-ci sont sous la menace d’une extrême-droite qui se pose en unique recours et est de plus en plus agressive (Aube-Dorée, Jobik et autres) , alors que la Wallonie peut parfaitement tenter de négocier avec la France, qui reste démocrate, un avenir commun dans une forme spécifique de réunionisme.

On entend déjà les cris d’effroi : en France, « on a déjà nos pauvres ! » ; en Wallonie : « pas de Préfets jacobins en casquette galonnée ! » De plus, par les temps qui courent, il faut reconnaître que la France n’offre pas son visage le plus séduisant, même pour un francophile déterminé…

Mais soyons sérieux : il y va du bien-être et du niveau de vie d’une voire deux générations de Wallonnes et de Wallons, d’une vision politique à long terme, pas d’un caprice romantique ou sentimental !

Et, du côté français, d’un apport non négligeable de population francophone dont le malheur est d’avoir été victime d’une erreur politique en des temps très révolus ; et qui, une fois cette erreur réparée, sera parfaitement en mesure d’apporter à la République le concours de ses travailleurs, de ses chercheurs, de ses entrepreneurs et de ses artistes, et même de son personnel politique dûment recyclé.

Il y a donc vraiment matière à négociation, et si on y met autant d’énergie et d’imagination que celles qui ont été et sont encore, vainement, dépensées pour faire survivre une Belgique désormais virtuelle, un avenir digne de ce nom est à portée des Wallons.

Encore un petit effort.. ! JUSQU’ICI, TOUT VA BIEN.. ?

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