Et si Bruxelles faisait le choix de la Flandre ?

irisPassage de témoin à la tête de la Région bruxelloise. A un an des élections, Charles Picqué a choisi la Fête de l’Iris pour se retirer. Les médias consacrent une attention particulière à la Région bruxelloise. Une région née aux forceps, dont la Flandre ne voulait pas, qui donne aux Bruxellois la possibilité de choisir librement leur avenir.

Le Français Jacques Lenain a lui aussi réfléchi à ce que pouvait devenir le futur institutionnel de Bruxelles et des Bruxellois. Nous poursuivons ici la publication de son analyse. Dans ce troisième chapitre, il envisage la possibilité que Bruxelles fasse le choix de la Flandre.

Bruxelles

III. Bruxelles, entité « intégrée » au futur État flamand, un projet strictement flamand, suicidaire pour Bruxelles et les Franco-Bruxellois.

3.1. Physiquement, c’est presque la première option qui se présente puisque Bruxelles est déjà encastrée territorialement dans le nouvel État flamand, et sous son contrôle de fait, contrôle qui deviendrait plus fort qu’auparavant du fait même de la disparition du cadre étatique belge et de la nouvelle stature étatique de la Flandre. C’est bien cette vérité première qui motive toujours la Flandre à vouloir annexer Bruxelles, un jour ou l’autre, d’une manière ou d’une autre. Certes, au moment de l’implosion du Royaume franco-flamand, la Flandre ne pourra pas, d’autorité, prendre le large avec Bruxelles, puisque la Flandre ne « contient » pas, juridiquement, la Région de Bruxelles : aucun État ne reconnaîtrait ce coup de force, et encore moins le Parlement bruxellois. Aussi, les dirigeants flamands, afin de « conserver » Bruxelles, de donner une base juridique, stable et durable, à leur emprise, ne manqueront pas, le moment venu, de proposer aux Bruxellois « francophones » un statut particulier au sein du nouvel État flamand, un statut rassurant pour obtenir leur adhésion.

Il ne faut pas douter qu’une partie de la population et de l’élite bruxelloise se rallieront à cette option, et pas seulement celle d’appartenance néerlandaise/flamande. Une partie francophone la soutiendra aussi, par intérêt matériel, par crainte du désordre, par aveuglement. Il faut donc l’examiner. Et, déjà, une alternative se présente : sera-ce un statut territorial pour une Bruxelles-région bilingue, donc une Région administrative bruxelloise en Flandre ? Ou bien sera-ce seulement un statut « personnel » pour les « francophones » qui habitent les 19 communes constitutives de l’ex-Bruxelles-Région, l’entité régionale étant supprimée ? Et quid du sort des six communes périphériques dont la « majorité francophone » dispose actuellement d’un statut de « minorité linguistique » ? A lire les propos des nationalistes flamands, on comprend que la seconde hypothèse est pour eux la seule bonne. Toutefois, l’impossibilité de la faire accepter d’emblée aux Franco-Bruxellois conduit à examiner ci-après la première, plus vraisemblable en première instance.

3.2. Dans cette hypothèse préférentielle, un statut territorial particulier pour Bruxelles au sein de la Flandre, ce statut serait présenté par les dirigeants flamands comme offrant juridiquement aux Bruxellois « francophones » des garanties équivalentes à celles qui sont actuellement les leurs dans l’État belge, par notamment le respect de leurs droits linguistiques et culturels, et donc du caractère partiellement « francophone » de Bruxelles, et le maintien de son régime d’auto-administration, fondé sur une cogestion bi-communautaire.

Ce statut pourrait sans doute comprendre de plus un mécanisme de soutien financier substantiel et durable, qui ne serait que la contrepartie de la taxation par la Flandre, dont elle conserverait le bénéfice, des revenus du travail des « navetteurs » flamands, taxation alors étendue aux « frontaliers » wallons, taxation nouvelle qui permettrait aisément de financer ce soutien à Bruxelles… Et, pour arracher l’accord des Bruxellois « francophones », les décideurs flamands pourraient même y ajouter, sous la condition du caractère irréversible du maintien de Bruxelles dans le nouvel État flamand, un certain élargissement du territoire bruxellois à une fraction des communes à forte majorité « francophone » de la périphérie.

Ce serait là des sacrifices limités pour la Flandre dès lors que ce statut entérinerait l’annexion effective et définitive de Bruxelles. De plus, un tel statut conviendrait fort bien aux milieux européens et européistes de Bruxelles, aux instances européennes elles-mêmes et aux États voisins de l’ex-Belgique car, une fois accepté par une majorité de Bruxellois, il fournirait un cadre stable au territoire de Bruxelles comme siège des principales institutions européennes, tout comme le fait le cadre belge actuel.

3.3. Mais si une telle inclusion de Bruxelles au sein de la Flandre pourrait revêtir les apparences d’une relation de type fédéral, et serait présentée par ses promoteurs comme une relation partenariale équilibrée, dans la réalité il n’en serait absolument rien. Car, cette option signifie une intégration totale et « pour toujours » de Bruxelles dans la Flandre, entérinée tant par le droit international que par le droit interne flamand. Du coup, Bruxelles ne serait plus qu’une « partie » de la Flandre, qui seule aurait le statut d’un véritable État souverain. Une partie juridiquement « flamande » et non « bruxelloise », placée dans une position subordonnée, définitivement, laquelle position ne pourrait que s’éroder. Car les engagements flamands de respecter la personnalité bruxelloise ne pourraient être réellement garantis, et leur permanence serait par conséquent assez vite remise en cause. De plus, ces pseudo-engagements seraient nécessairement accompagnés de plusieurs conséquences, obligations et contraintes pour les Bruxellois, qui seraient continuellement aggravées. Le caractère irréversible de la subordination à une puissance flamande hostile implique le caractère éphémère des promesses faites.

Une première de ces conséquences gravement néfastes, ce serait l’abandon par Bruxelles de toute prétention à tout autre statut, à titre définitif, donc, que ce soit le statut futur d’État propre et souverain (membre de l’ONU et de l’UE), ou celui d’appartenance à un autre État (constitué avec la Wallonie ou par intégration à la France). Ensuite, et en conséquence, ce serait l’acceptation de la qualité de citoyen flamand pour tous les Bruxellois, et pas seulement pour les Bruxellois « néerlandophones ». Ce serait aussi la conservation, et donc le renforcement, de la séparation physique d’avec la Wallonie, avec ses conséquences humaines, économiques, fonctionnelles. Et ce serait encore la mise sur un strict pied d’égalité du néerlandais et du français à Bruxelles, puis des assauts incessants contre les positions du français. Notamment par la conservation des institutions bruxelloises bi-communautaires, dans des conditions encore plus favorables pour le néerlandais qu’auparavant. Avec notamment pour les nouveaux immigrés installés à Bruxelles l’imposition, comme en Flandre, de la langue néerlandaise comme langue obligatoire, notamment pour leurs enfants. Et la primauté accordée à l’anglais sur le français, partout où ce serait possible, pour promouvoir le déclin de celui-ci. La présence flamande irait en se renforçant dans le champ économique, les entreprises à direction flamande constituant un levier efficace et privilégié pour défranciser les Bruxellois. Ce serait aussi l’interdiction confirmée de tout usage du français sur l’ensemble du territoire flamand non « bruxellois », et donc le renforcement des mesures de lutte contre les « francophones » restés isolés en périphérie.

3.4. Ainsi, les responsables flamands, une fois obtenue l’inclusion juridique de Bruxelles dans la Flandre, pendant institutionnel de l’inclusion complète de son territoire dans le sien, et ainsi parvenus à créer une situation irréversible qui, une fois bien installée, avec l’assentiment des États voisins, serait impossible à défaire, disposeraient de la maîtrise complète et définitive de Bruxelles.

Une telle situation aurait vite de lourdes conséquences sur les institutions publiques bruxelloises, qui seraient majoritairement « colonisées » par les Flamands, à tous les échelons, décisionnels comme subalternes.

S’appuyant sur le caractère de citoyen flamand de sa population entière et la séparation ainsi institutionnalisée d’avec la Wallonie, ayant pris en main les institutions bruxelloises à tous les niveaux, les autorités flamandes pourraient gagner, avec le temps, le pari de la dilution de l’identité « francophone » de Bruxelles, en soutenant la stratégie, déjà amorcée, d’ »internationalisation » de sa population. Il est en effet patent que le processus d’internationalisation de Bruxelles, qui n’entame pas aujourd’hui son caractère « francophone », serait alors soutenu, accéléré, processus qui, conjugué à une réactivation aisée de la présence et de l’identité flamande de Bruxelles, aboutirait cette fois à la marginalisation croissante des « francophones », de leur identité et de leurs intérêts matériels.

En effet, on voit mal comment les milieux dirigeants flamands pourraient se montrer plus accommodants avec l’identité « francophone » et « envahissante » de Bruxelles, totalement illégitime à leurs yeux, après l’indépendance de leur État qu’avant, sauf à se décrédibiliser, tant auprès du peuple flamand qu’à leurs propres yeux. Au demeurant, un statu quo réellement protecteur pour Bruxelles ne pourrait leur convenir, car il serait contre-productif pour la Flandre de « garder » Bruxelles si elle ne pouvait la « défranciser ». Aussi, Bruxelles, entité « flamande », même « autonome », une fois intégrée constitutionnellement à l’État flamand, plus que jamais totalement dépendante physiquement de cet État et de son territoire, et qui lui serait en outre assujettie financièrement, serait constamment confrontée à une action multiforme de flamandisation/défrancisation, sans doute terriblement efficace, mais qui serait aussi très conflictuelle. Alors, le harcèlement incessant des « francophones » pousserait nombre d’entre eux à l’abandon, soit par la fuite du territoire, soit par la soumission aux exigences culturelles flamandes, comme il en a été, par le passé, pour toutes les minorités francophones des villes flamandes, à Gand, Bruges, Anvers, Louvain, etc. La modeste part flamande de la population des 19 communes pourrait alors se mettre à croître. Du coup, sous l’influence contestataire de cette « cinquième colonne », encouragée, soutenue, relayée par l’État flamand, l’existence même de la Région administrative serait remise en cause.

3.5. En effet, aucun compromis durable ne serait possible entre la nation flamande et sa « minorité francophone ». Car la permanence d’une importante minorité « francophone » en Flandre, essentiellement mais pas seulement bruxelloise, même assujettie, constituerait, par sa capacité de contestation, une grave menace pour la cohésion interne de l’État flamand et pour son insertion paisible dans l’ensemble européen. C’est pourquoi il faut aussi concevoir une toute autre hypothèse, celle, toute contraire, selon laquelle les décideurs flamands pourraient eux-mêmes considérer comme risqué le pari de la « dissolution des francophones », alors qu’ils représenteraient, Bruxellois et autres, près d’un million de personnes, soit pas loin de 15 % de la population de la Flandre, et qu’ils seraient collectivement dotés d’une volonté identitaire résiliente, et d’une reconnaissance identitaire susceptible d’être protégée par des engagements européens. Aussi, un tel risque étant structurellement menaçant pour l’identité « flamande » elle-même et pour l’équilibre politique de la Flandre, les décideurs flamands pourraient abandonner le but de s’annexer Bruxelles, pour éviter d’être obligé de faire des Bruxellois « francophones » des citoyens récalcitrants de l’État flamand, lui préférant la voie du contrôle indirect, un contrôle indirect très étroit que permet aisément l’encerclement territorial de Bruxelles par leur territoire, qui sera devenu de plus celui de leur État souverain, avec les moyens supplémentaires de pression que cet État fournira sur une entité bruxelloise au statut international incertain, qui serait celui d’une « Fédération » bancale et éphémère avec la Wallonie ou celui d’une « Cité-État » isolée et manœuvrable, hypothèses examinées ci-après.

Au demeurant, lors du moment de la dissolution du Royaume belge, il est peu probable que les Bruxellois « francophones », encore numériquement majoritaires, accepteront de tenter une telle expérience, alors qu’ils sauront qu’elle serait sans retour s’ils l’adoptaient. Ce que peuvent aisément deviner les Bruxellois « francophones » (qui connaissent le sort funeste des « francophones » de Flandre depuis cinquante ans) : sur le fond, autonomie territoriale improbable, régime linguistique incertain; sur le plan juridique, protection constitutionnelle flamande limitée, protection politique européenne douteuse; dans la vie courante, harcèlement incessant pour tous, marginalisation professionnelle des « résistants », grignotage culturel permanent, etc., autant d’éléments qui conduisent à penser que les Bruxellois « francophones », largement majoritaires, refuseront l’annexion de Bruxelles à la Flandre. Aussi, on peut raisonnablement croire que les milieux dirigeants « francophones » bruxellois, avec les milieux homologues wallons, préfèreront explorer les potentialités supposées d’un projet d’État fédéral et monarchique Wallonie-Bruxelles, parallèlement à celui d’un mini-État princier bruxellois.

(A suivre)

Jacques Lenain

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5 réflexions sur “ Et si Bruxelles faisait le choix de la Flandre ? ”

  1. Bruxelles, ville enclavée en Flandre, sera à terme flamande. Non ? … Mais oui bien-sûr. On voudrait que non maaaaais … Les francophones auront leurs assurances, ils pourront causer en français mais Bruxelles finira à terme par être une ville flamande. Comment imaginer qu’il puisse en être autrement … L’élite bruxelloise, les bobos bruxellois, la classe moyenne bruxelloise, les politiques bruxellois pourront s’exciter avec les prout ma chère, crier voir même manifester sur Facebook – (parce que dans la rue, cela ne se fait plus, c’est complètement dépassé) – rien n’y changera. Quand la Flandre viendra avec ses milliards, son ordre, sa propreté, ses flics etc… les bruxellois se coucheront. Remarquez ici que je ne parle pas des immigrés. Eux, ils sont déjà flamands sans le savoir en apprenant le flamand dans les centre culturels flamands tous, pleins à craquer. … Tout cela est tellement évident … Pessimiste? Non, réaliste.

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  2. Tout à fait d’accord. Un premier point humain très important les Bruxellois ne sont que des francophones. Il se refusent à l’identité wallonne ou française avec acharnement depuis la nuit des temps. Dès lors, si l’offre est bien présentée par la Flandre, ils se rappelleront qu’ils furent de fiers thiois donc, aujourd’hui, néerlandais mais, bien entendu, francophones. Ce n’est pas un problème pour la Flandre; déjà Tindemans s’amusait à dire que de toute façon les Bruxellois pourraient rester francophones puisque les ordres seraient donnés en néerlandais. S’il le faut les ordres seront donnés en anglais si cela arrange les choses. Pour l’Histoire, qui fut un père du BENELUX ? Paul-Henri Spaak un illustre bruxellois.

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  3. La réalité dépasse parfois la fiction. Je suppose que vous avez tous lu le journal LE SOIR du mercredi 8 mai 2013. Un reportage percutant du Standaard et du Soir se rapportant à la Région de Bruxelles – Capitale. Résultat du sondage: une majorité très significative pour l’autonomie et moins de cinq pour cent pour un lien privilégié soit avec la Wallonie soit avec la Flandre. Aveuglant: les francophones bruxellois n’ont que faire des Wallons !
    D’accord, un sondage ne représente qu’une « photographie momentanée ». Toutefois…

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  4. Il est quand même évident (cette opinion n’est pas nouvelle et est partagée par de nombreux hommes politiques depuis plusieurs générations) qu’à terme, les Bruxellois choisiront la Flandre.

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