La crise de l’État-nation

L’actualité mise en perspective, par Georges Régibeau

SAM_0151Il y a des jours où on ne sait pas quoi penser. Les médias déroulent les infos comme des serpentins mais il est difficile d’avoir les idées claires. On avale tout, les jugements de valeur avec les mots.

Guy Verhofstadt s’en prend à Bart De Wever.

Les images s’agitent et se brouillent.

Dans son message de Noël, le roi a mis ses chers compatriotes… ah non, il ne dit plus ça. « Mesdames et Messieurs », c’est plus neutre. Donc, le roi a mis ceux qui voulaient bien l’entendre en garde contre la tentation du populisme, en établissant un parallèle avec les sinistres années 30.

Message reçu plutôt mal en Flandre où, selon un sondage publié dans Het Laatste Nieuws, ils sont 62 % à juger qu’Albert II aurait mieux fait de se taire et 59 % à penser qu’il devrait carrément se tenir à l’écart du jeu politique. Olivier Maingain a saisi la balle au bond : il a félicité le roi pour son discours de Noël « courageux ». Pas sûr que cela plaise au roi, déjà soupçonné de connivence avec les francophones. La Belgique est ainsi faite qu’on la divise en critiquant ceux qui la divisent.

Mieux vaut en rire et allumer ses petits feux d’artifice au soir du réveillon : 2013, année européenne des citoyens.

La nation belge a cessé d’être une réalité. C’est pourquoi l’État belge est en voie de désagrégation. Pour s’accrocher à ce pays, en conserver les structures, à défaut d’en légitimer l’existence, il faut avoir tourné la page de l’État-nation. Guy Verhofstadt, qui milite avec vigueur « pour un post-nationalisme européen vertueux » (voir son interview sur le blog de Jean Quatremer) rejoint le roi Albert II dans sa condamnation du nationalisme flamand : « Les Flamands sont majoritaires en Belgique, pas minoritaires. De quoi se plaignent-ils alors qu’ils dominent ce pays dans tous les domaines ? Ils veulent perdre leur position majoritaire ? »

Guy Verhofstadt l’Européen vient même au secours de la monarchie suite à la polémique suscitée en Flandre par le message royal : il entend démasquer Bart De Wever dans une carte blanche publiée hier par le journal Le Soir. « En attaquant ce qui constitue par excellence le lien qui réunit ce pays, Bart De Wever a démontré plus clairement que jamais ses véritables intentions. La seule chose qu’il souhaite, c’est la fin de la Belgique, la scission du pays et la création d’une Flandre indépendante. » Voilà qui est dit.

Mais l’ancien premier ministre belge a une autre ambition que la conservation d’un trône ou d’un royaume, il n’est pas du genre à pousser sur le frein de l’histoire. Après deux échecs, il aspire à devenir enfin le président de la Commission européenne, en remplacement du transparent Manuel Barroso. Cela se jouera en 2014, l’année du référendum pour l’indépendance en Écosse, et peut-être aussi en Catalogne, et ne parlons pas de la Flandre, alors il n’y a pas lieu de se compliquer la vie avec ces poussées indépendantistes : elles « existaient avant l’UE ». La Flandre et la Catalogne indépendantes, on s’en fout : des épiphénomènes. « Ce serait un échec pour la Belgique ou pour l’Espagne, mais pas pour l’Europe ». Évidemment, l’avenir de l’UE se joue à un autre niveau. « Avec Daniel Cohn-Bendit, dans Debout l’Europe, nous avons réussi à diffuser l’idée qu’au niveau national, la souveraineté ne veut plus dire grand-chose : elle ne peut que passer par l’échelon européen. »

Les douze étoiles scintillent dans la nuit : 2013, année européenne des citoyens.

Un couplet sur l’Europe, il y avait ça aussi dans le message de Noël du roi : « veillons… à ce que nos jeunes développent de plus en plus cette ouverture à l’Europe avec sa diversité et la richesse de ses cultures », a dit Albert II. Comment lui donner tort ? Gérard Depardieu se dit lui aussi européen. Tellement européen qu’il ne lui déplairait pas de devenir belge. Mais si Verhofstadt parvenait à imposer l’harmonisation fiscale dans la zone euro, Gégé deviendrait aussitôt un « citoyen du monde » (sauf si l’harmonisation fiscale espérée nous ramène à des taux dignes du XIXe siècle).

Laissons Gégé tranquille. Il n’y a pas lieu de le mettre au bout d’une pique, d’imaginer une armée de sans-culottes qui, au cri de « Vive la Nation », ferait mouvement vers la frontière belge pour y débusquer des exilés fiscaux protégés par une Europe qui écraserait les peuples. Ah ! En 1792, c’était plus clair. Avec le recul et une bonne éducation républicaine, cela paraît même épique. En 1792, la France écrivait l’histoire et les terres belges appartenaient encore aux Habsbourg, piliers de l’Europe absolutiste (à l’exception de la principauté de Liège où la population allait faire un triomphe aux soldats de la République).

Il faut se retenir de chanter la Marseillaise.

Aujourd’hui, l’argent est regardé comme un antidote aux nationalismes. Après tout, Depardieu peut invoquer les droits de l’homme et les lois du marché, il n’est pas le seul ou le premier à délocaliser son lieu de résidence. En s’installant juste au-delà de la frontière, ce pétulant Cyrano, se moquant du panache, a voulu faire un pied de nez à la gauche au pouvoir en France.

Ce qui interpelle vraiment, dans cette affaire, c’est la passion qu’elle a soulevée en France. Infidélité, voire trahison, non pas à la gauche et à son terrible impôt sur la fortune (on sait que Depardieu soutenait Sarkozy) mais à la France elle-même, dont le lien social est, comme ailleurs, fragilisé par la rapide évolution du monde. Après la tentation de nationaliser Florange, il y a ce sentiment que la France, en colère contre une multinationale indélicate, n’est pas davantage respectée par un vrai gars de la France profonde érigé en icône nationale. Au pays des droits de l’homme et de mai 68, cela déchire. Que doit-on encore à son pays ? Dans le Global Village, est-on libre de toute appartenance ? Pas d’identité ni de solidarité forcées ? Fuck la nation ? Et pourquoi pas ISF/SS ?

La solidarité, quand elle est organisée par un État, renvoie à une conscience nationale et citoyenne, à un patriotisme, à un devoir moral qui est balayé par le néolibéralisme triomphant (ou, plus fondamentalement, par le triomphe de l’individualisme). C’est Nicolas Dupont-Aignan, le dernier des gaullistes, qui l’écrit sur son blog : « Décidément Gérard Depardieu vieillit bien mal. Sa décision de devenir résident fiscal en Belgique pour échapper à l’impôt dans notre pays me dégoûte. Cyrano de Bergerac n’est plus : sans fanfare ni trompette, il a déserté la France ! »

Prononcez la « Frrance » avec emphase et décrétez que c’est la France qui vieillit mal : vous amuserez les Belges orphelins de leur nation belge (et tous ceux que l’impuissance de la force publique peut réjouir).

La crise de l’État-nation touche ainsi la France, où la question du « patriotisme fiscal » est posée. A cela s’ajoutent, là comme ailleurs, les inquiétudes nées de la cohabitation avec d’autres cultures et le besoin de réaffirmer les valeurs qui font la France aujourd’hui. Puis il y a ce mal très français de la détestation de soi, que vient confirmer un long billet d’humeur posté sur le site du Vif/L’Express : « La France est devenue insupportable parce qu’elle est tout simplement malheureuse, malheureuse comme une personne qui vous fait peine ».

Effectivement, cela nous peine. La France ne s’aime plus, c’est pour cela que, même à Paris, beaucoup de Wallons revendiquent leur « belgitude ». La France affecte une grande ouverture et elle doute. La France étouffe dans ses contradictions. Toujours ce rapport complexe avec elle-même, avec son histoire, avec ses valeurs proclamées, avec sa grandeur (dé)passée : oui, elle peine à se réinventer, à illuminer le monde, à être plus que « normale ». Oui, la Belgique peut apparaître comme une porte ouverte, un ailleurs francophone où la France se moque de la France…

Il faut se retenir de chanter Douce France.

La crise existentielle est bien plus profonde en Belgique, la nation belge étant dévorée de l’intérieur par la nation flamande. Le paradoxe est que la Belgique agonisante, devenue un monstre institutionnel et une marâtre un brin desséchée, n’en devient que plus désirable aux yeux de ceux qui, en Wallonie, ont peur de la perdre. Surréaliste.

En Belgique francophone, le malaise identitaire prend souvent la forme d’une opposition à la France, et il n’a pas manqué de Wallons pour se sentir encore plus belges et encore moins français quand Depardieu s’est installé de ce côté-ci de la frontière. On s’en est pris au jacobinisme français, à sa politique fiscale extravagante, sans se demander s’il n’était pas surréaliste qu’une Wallonie très marquée à gauche, où l’imposition sur les revenus du travail crève tous les plafonds, ne fasse à peu près rien payer aux grosses fortunes et apparaisse, aux yeux de monde, comme l’équivalent d’un no man’s land, une zone franche, un duty-free zone.

L’avantage, avec cette affaire, c’est qu’après les réactions spontanées (ou orientées), il y a eu les mises au point : oui, la fiscalité est plus lourde en Belgique (sauf pour les rentiers) et oui, la vie est moins chère en France. Un tableau comparatif publié dans le journal économique et financier De Tijd, permet d’y voir plus clair en matière de fiscalité :

tableau de tijdConcernant le coût de la vie, c’est la DH, pourtant peu suspecte de francophilie, qui a frappé le plus fort, annonçant des économies allant jusqu’à 50 % pour les consommateurs qui feraient leurs achats en France.

Les chiffres étant ce qu’ils sont (et maintenant que la fameuse taxe à 75 % se dégonfle, après la censure du Conseil constitutionnel), qui préfère une Belgique confédérale (attention, ça va faire mal) à une République solidaire ? Qui a peur de s’unir à la France pour s’engager plus avant dans le XXIe siècle ? Après tout, les Wallons ne pourraient-ils pas réconcilier la France avec elle-même ?

Il n’est pas nécessaire de spéculer sur la mort du sentiment national pour aller plus loin dans l’intégration européenne, mais si, à la façon de Verhofstadt, on privilégie cette option, un minimum d’honnêteté intellectuelle impose de ne pas regarder la Belgique comme un exemple à suivre.

En Flandre, l’ouverture à l’Europe et au monde est compensée par une conscience nationale (flamande) forte, voire hystérique, qui exclut les francophones. Mais c’est chez ces derniers que les résistances au changement sont les plus troublantes, puisqu’ils se cramponnent à leur royaume de Belgique en déliquescence. A leur manière (surréaliste voire hystérique), ils sont les gardiens de la frontière belgo-française, au même titre que les militants flamingants qui agitent leurs drapeaux waar Vlamingen thuis zijn. Ils refuseront de l’admettre, évidemment, mais ils sont plus rétrogrades que ces excités nationalistes, puisqu’ils s’obstinent à ne pas voir comment la réalité change.

Bien sûr, la responsabilité de la classe politique est engagée. Populisme, vous avez dit populisme ?

Écoutons Verhofstadt : « La démocratie, c’est aussi précéder l’opinion publique et non la suivre aveuglément pour des raisons électoralistes ou politiques. La démocratie, c’est s’adresser à l’intelligence des individus, non à leurs instincts, en les associant à un projet émancipateur. » Bon, je triche un peu, cet extrait de Debout l’Europe, le manifeste pro-européen de Verhofstadt et Cohn-Bendit, ne vise pas les locataires de l’Élysette à Namur… mais il pourrait !

« L’État unitaire… est dépassé par les faits », disait le père Eyskens en 1970. On n’en est plus là. « La Belgique est dépassée par les faits » : c’est ce que devrait proclamer Di Rupo devant l’Assemblée générale des Nations unies. Les faits, c’est la Flandre en mouvement dans une Europe en mouvement dans un monde en mouvement. On n’a jamais autant bougé… sauf en Wallonie. Belgium for ever, répond Paul Magnette (lien), sûr que ses électeurs le suivront. Mais les frontières actuelles ne tiendront pas toujours.

Symptomatique est le coup de gueule de Roland Duchâtelet, le nouveau propriétaire du Standard, cet homme d’affaire flamand très attaché à la Belgique (cela existe), fondateur du parti Vivant, ce libéral hors normes qui a remplacé Guy Verhofstadt sur les bancs du Sénat : même lui veut la mort du championnat de Belgique de football pour des raisons financières (« On a un problème existentiel. Refuser de le reconnaître, c’est de l’idiotie »).

Ce que veut Duchâtelet, c’est un championnat commun avec les meilleurs clubs hollandais (c’est très flamand comme projet et, pour la Wallonie, une forme de retour aux grands Pays-Bas, qui plus est dans les conditions d’un confédéralisme à la flamande…) MAIS, À DÉFAUT, le voilà qui menace d’inscrire le Standard de Liège en Ligue 1 française, reprenant ainsi une véritable bonne idée de son prédécesseur, Luciano D’Onofrio.

Bien sûr, le Standard de Liège resterait un club belge, selon Duchâtelet. Ce type de délocalisation n’est pas encore prévu par les codes européens et on ne sait pas ce qu’en pense Michel Platini, le Français qui dirige l’UEFA, mais le big boss du grand Barcelone parle aussi de jouer en Ligue 1 française après l’indépendance de la Catalogne (ce qui n’a pas manqué d’amuser l’excellent Thierry Luthers qui, avant la sortie médiatique de Duchâtelet, le 26 novembre, sur les ondes de la Première, anticipait la fin de la Belgique et le rattachement de la Wallonie à la France pour imaginer Standard-Barcelone à Sclessin).

Thierry Luthers est un fervent supporter des Diables rouges mais le rattachement de la Wallonie à la France ne lui fait manifestement pas peur. Qui ne voit les tensions/intentions actuelles sur les frontières, annonçant de futurs ajustements ? Dans cette Europe à la recherche d’un nouvel équilibre, il faut être un grand distrait pour oublier que la Belgique est une création de l’histoire et que rien n’en garantit l’existence à courte échéance. Il est vrai qu’on peut s’accrocher à la nation flamande au-delà de toute raison. Là est le danger. La responsabilité de la classe politique wallonne est engagée. Au lieu de se couvrir du drapeau européen pour mieux s’enfermer dans un (petit) pays (de plus en plus) imaginaire, à la façon des enfants qui refusent de grandir, on ferait bien, en Wallonie, d’élargir son horizon 2022 par une réflexion sur l’avenir de la France et de l’Europe.

Hugo-EuropeEn 1789, en 1830, en 1848, la France a provoqué des révolutions qui se sont étendues au continent. Victor Hugo, en 1849, saluait le printemps des peuples en évoquant les futurs États-Unis d’Europe : « Un jour viendra où vous toutes nations du continent, sans perdre vos qualités distinctes et votre glorieuse individualité, vous vous fondrez étroitement dans une unité supérieure, et vous constituerez la fraternité européenne ». Cet extrait du discours de Victor Hugo figure en bonne place à l’Assemblée nationale, à Paris.

Un siècle plus tard, les Français Jean Monnet et Robert Schuman ont engagé l’Europe dans la voie de l’unification. Mais l’Europe d’aujourd’hui bouscule la tradition étatique française et fragilise son modèle social, il ne faut pas avoir peur de le reconnaître. En 2005, la France a voté non au traité établissant une Constitution pour l’Europe et, en Belgique francophone (où la question ne faisait pas débat), on a eu beau jeu de caricaturer la frilosité de la France. « Un peu court, jeune homme », aurait pu répliquer Cyrano Depardieu.

Gardienne des valeurs démocratiques, l’UE doit être davantage un espace citoyen qu’un grand marché. S’il y a un débat qui mérite une attention particulière, au-delà des slogans réducteurs, c’est bien celui qui porte sur le projet européen lui-même. L’économie devait être un moyen pour rapprocher les peuples mais, faisant la part belle à de nombreux intérêts privés, l’économie a imposé sa logique aux peuples, à tel point qu’on peine à distinguer le projet européen de celui de la mondialisation.

Il y a des Français qui s’en accommodent très bien, cela va de soi. Il n’est pas anodin que le FMI et l’OMC soient dirigés par Christine Lagarde (UMP) et Pascal Lamy (PS). La France qui se désindustrialise, c’est une réalité qui ne doit pas faire oublier que des multinationales françaises tirent un grand profit de la mondialisation. Le danger, c’est la fracture sociale. Il est facile (et injuste) de stigmatiser la France d’en bas, celle qui a le plus besoin d’un État protecteur. La solidarité nationale, l’intégration par le travail, l’exercice de la citoyenneté, le besoin de racines et de continuité historique, le contrat social, des références culturelles communes pour dépasser les intérêts économiques et les identités religieuses, pour favoriser le vivre-ensemble, une dynamique collective : c’est tout cela qui est en jeu quand on s’interroge sur l’avenir de l’État-nation. La France, cette « patrie des droits de l’homme » qui prétend se singulariser par un discours universel, est-elle condamnée à se diluer dans le nouvel ordre mondial qu’elle aura contribué à façonner ?

Et l’Union européenne ?

Guy Verhofstadt et Daniel Cohn-Bendit ont le mérite de rendre un peu de souffle au projet européen : « Le fait que dans ce monde la décision politique appartienne encore aux États nationaux est un paradoxe insupportable, puisque ni l’économie ni le monde financier ne respectent plus les frontières nationales. » On est d’accord. « L’État-Nation a été un progrès face à la féodalité, l’espace supra-national est un progrès face aux États-Nations. Il s’agit maintenant de créer un espace politique subcontinental. » Bravo, il faut voir grand. « L’Europe doit une fois pour toutes se défaire du nombrilisme de ses États-Nations. Une révolution radicale s’impose. » Oui, oui, on comprend bien que Verhofstadt et Cohn-Bendit veulent une rupture, à la façon des républicains français de 1792, faisant table rase du passé pour construire une Europe nouvelle… mais s’agit-il vraiment de rendre aux citoyens européens la maîtrise de leur destin ou… de les exposer davantage aux forces économiques mondialisées ?

Une question n’est pas une réponse. Il y a seulement que rien n’est simple. Oui au fédéralisme européen mais nier le fait national, tirer un trait sur les peuples et leur histoire… Certes, il y a la menace d’un retour aux nationalismes. A contrario, comme en contrepoint, il y a ce phénomène de la détestation de soi qui devient presque une mode en France : ce besoin d’échapper à soi-même, en quête d’une virginité nouvelle. Cette attente d’une métamorphose, pour se débarrasser d’un héritage encombrant.

A côté ou en complément du projet européen, la France a-t-elle encore un projet pour elle-même, un projet dans lequel la Wallonie trouverait sa place ? Il vaut mieux pour la Wallonie qu’elle échappe à l’emprise d’une nation flamande sans complexe (rien de tel que la victimisation pour nourrir le sentiment national).

Ouvrons ici une parenthèse pour citer Albert Camus (1958) : « Il est bon qu’une nation soit assez forte de tradition et d’honneur pour trouver le courage de dénoncer ses propres erreurs. Mais elle ne doit pas oublier les raisons qu’elle peut avoir de s’estimer elle-même. Il est dangereux, en tout cas, de lui demander de s’avouer seule coupable et de la vouer à une pénitence perpétuelle. »

Revenons à ce projet d’une Europe postnationale. On voudrait y voir plus clair. L’enfer est pavé des meilleures intentions. La Révolution française elle-même, en cassant les solidarités traditionnelles, a ouvert la voie au capitalisme sauvage. Au XIXe siècle, les droits de l’homme ont été invoqués pour laisser travailler des hommes, des femmes et des enfants jusqu’à quinze heures par jour, sept jours sur sept, pour un salaire de misère.  Que l’ancien Baby-Tatcher et Dany le rouge soient d’accord pour flinguer l’État-nation, au nom de la construction européenne, on le comprend volontiers, mais leur charge est brutale et sans nuance.

L’être humain, cet animal social qui peut rêver d’harmonie universelle, est resté un prédateur. Maintenant que la « folie collectiviste » a été vaincue, imputer toutes les tragédies des XIXe et XXe siècles à l’État-nation, ce n’est pas honnête. Il est trop commode (et même culotté) d’exonérer les forces économiques dominantes de toute responsabilité dans la colonisation, la première guerre mondiale ou même le nazisme. Il y en a qui arrivent toujours à retomber sur leurs pattes et à se draper dans la vertu pour faire oublier leur avidité criminelle, allant prêcher çà et là que le « laisser faire » est émancipateur. Je m’écarte sans doute un peu du propos de Verhofstadt et Cohn-Bendit, mais n’étant pas convaincu de la nécessité de régler son compte à l’État-nation pour renforcer l’Union européenne et, plus largement, pour rendre l’humanité « plus humaine », je me fais un plaisir de nourrir ce débat par l’extrait suivant, certes un peu long, de « La Haine de l’Occident » (2008), livre interpellant écrit par Jean Ziegler, dont on connaît l’engagement tiers-mondiste et la chaleur parfois subjective.

« La plupart des États d’Afrique noire, nés de la décolonisation des années 1960, et nombre d’États de l’Amérique andine, caraïbe et centrale formés au XIXe siècle, n’ont jamais connu d’indépendance véritable. Lorsque les Occidentaux, souvent pour des raisons de convenance, ont renoncé à l’occupation territoriale, l’État colonial est resté intact, les maîtres ayant simplement changé de masque.

« Pour les peuples du Sud, l’heure de l’État national, de la construction nationale a sonné aujourd’hui.

« La nation est le produit de la Révolution française. Elle fait irruption dans l’histoire à Valmy, en 1792. Elle habite aujourd’hui les rêves de libération d’Evo Morales et de Wole Soyinka.

« Un rappel d’histoire est ici nécessaire.

« A l’aube du 20 septembre 1792, dans les champs trempés de pluie et sur les collines environnant le petit village de Valmy, dans la vallée de la Marne, les soldats révolutionnaires, placés sous le double commandement des généraux Dumouriez et Kellermann, observent les rangs supérieurement équipés de l’armée du duc de Brunswick. L’Europe réactionnaire, antirépublicaine, mobilisée par les exilés français et conduite par les maréchaux prussiens et autrichiens, s’apprête à envahir la France. Il s’agit de venger l’affront du renversement de la monarchie le 10 août 1792, d’écraser une révolution qui, de l’Atlantique aux plaines hongroises, fait se lever l’espoir des peuples asservis.

« Une canonnade, le tonnerre roulant des obus et – sorti de dizaines de milliers de gorges – un cri : « Vive la nation ! » Les gueux de Dumouriez et Kellermann, aux uniformes bigarrés, à l’armement hétéroclite, brisent en un matin la vague vengeresse de l’Europe coalisée. Sur une crête, derrière les lignes prussiennes, un homme de quarante-cinq ans, voûté, aux tempes grisonnantes, aux yeux fiévreux, ministre du duché de Weimar, observe la scène… Johann Wolfgang von Goethe est souffrant. Mais il est parfaitement lucide aussi. Dans son carnet, il note : « De ce jour et de ce lieu date une ère nouvelle dans l’histoire du monde. » Plus tard, parlant à son ami Eckermann, il dira : « Les soldats français auraient pu crier : Vive toutes les nations… Voilà le sens caché de leur cri. »»

 printemps des peuplesVoir aussi la nation selon Yves Lacoste.

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6 réflexions sur “ La crise de l’État-nation ”

  1. Fort bien, cousin Georges mais pas à la portée du « vox populi » wallon. En 2014, c’est la NV-A qui décidera et ici, ils n’auront toujours pas compris ce qu’il se passe

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  2. Bonne Année 2013 à l’Alliance Wallonie France et tous ses membres !

    J’ai beaucoup apprécié cet article fort bien rédigé. Bravo à l’auteur et merci à l’AWF de l’avoir publié ! … Je l’ai souvent dit autour de moi, le problème n’est pas la France. Le problème est le belgicanisme dirigé et organisé par les Van Yperzeele et consorts, des gens dont on ne sait pas grand chose sinon qu’ils sont dans l’entourage du Roi. C’est un pouvoir et c’est ce pourvoir là qu’il faut abattre. Et l’abattre n’est guère chose aisée dans la mesure où tous les médias dépendent de lui sauf Père UBU. Ne pas avoir les médias = ne pas pouvoir s’adresser aux wallons et aux francophones. Les rattachistes sont muselés. Telle est la réalité de ce début 2013 pour les rattachistes. Si seulement ils avaient leur propre télévision … Nous avons un exemple au Nord avec le Mouvement Flamand. Qu’en faisons-nous ? …

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    1. Monsieur, vous posez clairement le problème, je dirais même plus vous déposez le problème devant nous, « au Nord le Mouvement flamand a convaincu et mobilisé les gens pour LEUR lutte et ceux-ci lui ont apporté les moyens d’agir ». Malheureusement, malgré des  » Van Yperzeele et consorts, des gens dont on ne sait pas grand chose », les Wallons n’ont jamais vraiment porté en eux la même conscience d’appartenance que leurs voisins germains. Le syndicalisme ouvrier, en Wallonie, a oblitéré l’esprit d’appartenance ethnique et culturelle. Evidemment, quand on chante le suicidaire « International » depuis un siècle, il ne faut pas s’étonner de perdre ses repères et de se retrouver, un jour, complètement déboussolé aux mains du premier Pinocchio multiculturaliste et mondialiste venu.

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