Les tabous de Paul Magnette

Le gouvernement Di Rupo ne donne pas satisfaction. Sa note est descendue à 4,6/10 (4,4 en Flandre), selon un récent sondage à découvrir sur le site du Soir. Ce déficit de popularité n’est pas anormal, les perspectives étant peu rassurantes en Europe, mais le gouvernement fédéral belge, jugé trop à gauche par l’opinion flamande et trop à droite en Wallonie, a les yeux rivés sur le court terme : le défi, pour lui, c’est avant tout de repousser la menace que la N-VA fait peser sur la Belgique.

Avec une note personnelle de 4,6/10 en Flandre, le Premier ministre est loin d’avoir gagné son pari : séduire la Flandre et sauver ce qu’il reste de la Belgique !

Sans jouer les prophètes, on peut s’attendre à un nouveau blocage de l’État fédéral après le choc électoral de juin 2014. Même en cas de recul de la N-VA, le paysage institutionnel belge est condamné à évoluer vers le « confédéralisme ». Il ne fait pas de doute que ceux qui détiennent le pouvoir en Wallonie finiront par céder à la pression flamande, ils ne tiendront pas jusqu’à la rupture complète avec la Flandre.

Pour s’en convaincre, il suffit de lire l’interview de Paul Magnette dans Le Vif/L’Express de ce vendredi. Au journaliste qui lui demande si « l’avenir de la Belgique (l’)inquiète », voici ce que répond l’homme fort de Charleroi :

« Non. On discourt beaucoup sur la disparition du pays, mais c’est un fantasme. La Belgique est indissoluble. Pendant les 541 jours de négociations, de juin 2010 à décembre 2011, on a eu tout le loisir d’y réfléchir. J’ai consulté beaucoup de collègues juristes : si on se trouvait dans l’obligation de chercher un plan B, comment s’en sortir ? Eh bien, il n’y a pas de voie de sortie ! C’est aussi simple que ça. »

Petit rappel. En 1996, réagissant à la pression flamande, Claude Eerdekens, alors chef du groupe PS à la Chambre, avait surpris tout le monde en lançant dans l’hémicycle : « Nous, Wallons, sommes fiers de nous trouver à côté d’un grand pays comme la France. Si vous voulez que la France se trouve aux portes de Bruxelles, alors, allez-y… » Dans la foulée, le très belgicain Louis Michel, alors président des libéraux francophones, osait dire au Figaro : « Entre un État wallon replié sur lui-même et la France, je choisis la France ». Le rattachement de la Wallonie à la France était devenu le sujet du moment. La Wallonie avait une alternative à la pression continuelle de la Flandre. On respirait. Au moins, cela faisait débat. Finis, les tabous.

Maintenant, selon Magnette, « il n’y a pas de voie de sortie, c’est aussi simple que ça ». Force est pourtant de constater que la Flandre a poursuivi sa marche en avant depuis 1996 et que nous sommes dans les cordes et que, désormais, la République française regarde la Wallonie avec bienveillance, il suffirait d’un signe… Mais nous sommes belges pour toujours, assène le ministre PS, stop aux fantasmes. La discussion est verrouillée, cadenassée. Onbespreekbaar.

« Mais si la Belgique devient ingouvernable, a-t-elle encore un sens ? », insiste le journaliste du Vif/L’Express. Réponse de Paul Magnette :

« Pour séparer la Belgique, il y a trois options. Un : la guerre civile. Personne ne veut en arriver là. Deuxième scénario : une rupture à l’amiable, à la tchécoslovaque. Mais la Tchécoslovaquie a été construite par l’addition de deux anciens États de l’Empire austro-hongrois. Chaque partie du pays avait sa capitale, avec une frontière très claire entre les deux. Chez nous, c’est infiniment plus compliqué. Troisième scénario : la déclaration d’indépendance unilatérale. La Flandre ne le fera pas, car elle perdrait aussitôt sa qualité d’État, elle ne serait plus membre de l’Union européenne, de l’OTAN, de l’ONU. Je ne vois pas la Flandre entamer une grande tournée diplomatique pour regagner son statut d’État. De plus, la Belgique résiduelle pourrait mettre son veto à une entrée de la Flandre dans l’Union européenne. En d’autres mots, personne n’a les moyens de provoquer la disparition de la Belgique. Tout le monde doit jouer le jeu du compromis. Ceux qui ne le font pas prennent le risque de paralyser le système. »

« Le risque de paralyser le système », dit Paul Magnette. Drôle de risque en vérité, puisque la paralysie de l’État fédéral sert d’argument pour renforcer les entités fédérées. Livrées à elles-mêmes, celles-ci évoluent ipso facto vers le confédéralisme. Pour Kris Peeters, le chef du gouvernement flamand, c’est du pain bénit.

« Je ne vois pas la Flandre entamer une grande tournée diplomatique pour regagner son statut d’État. » Myopie ou aveuglement volontaire ? La Flandre a une diplomatie active et ne manque pas de relais au plus haut niveau. Même Bart de Wever, sans autre titre que président de la N-VA, a été accueilli chaleureusement par David Cameron. Certes, la Flandre n’a pas besoin ni peut-être envie de se déclarer indépendante mais, si elle le faisait, peut-on raisonnablement penser qu’elle serait mise au ban de la communauté internationale ? A qui cet argument « tarte à la crème » est-il destiné ? Mise en garde à la Flandre ou volonté de couper court à toute forme de débat sur l’avenir de la Wallonie ?

Mais pourquoi étouffer le débat ?

Pourquoi ne pas imaginer que la Wallonie prenne elle-même l’initiative de la rupture pour échapper à un prochain « compromis des Belges » encore plus difficile à supporter ?

Paul Magnette se trompe en disant que « la Tchécoslovaquie a été construite par l’addition de deux anciens États de l’Empire austro-hongrois ». L’empire des Habsbourg a dû se transformer en une double monarchie après la défaite de 1866 contre la Prusse, mais c’était une concession faite au nationalisme hongrois, sans concession pour les Slaves tchèques et slovaques. Entre ceux-ci, pas de réelle opposition culturelle et linguistique. Le nationalisme slovaque, tardif, fut celui d’une minorité non respectée (dominée essentiellement par les Hongrois). Quant à la capitale de la Slovaquie, Bratislava, elle ne comptait, en 1910, que 10 % de Slovaques. La décentralisation puis la « séparation de velours » (le divorce avec les Tchèques) en 1992, a été voulue par la minorité slovaque, pourtant plus faible économiquement.

La vérité, que Paul Magnette ne veut pas dire, c’est que les Slovaques ont osé prendre en main leur destin, sans même le soutien d’un grand pays comme la France, si proche de la Wallonie.

La vérité, c’est que la Wallonie a peur d’elle-même et s’enferme dans un pays qui, soumis au bon vouloir de la Flandre, se désagrège et ne lui veut pas du bien.

La vérité, c’est que la population wallonne est loin d’avoir une conscience nationale qui lui permettrait de supporter les sacrifices liés à l’indépendance, et qu’elle a même perdu le peu qu’elle en avait, par la volonté de ceux qui la dirigent.

La vérité, c’est que l’appauvrissement de la Wallonie est programmé quand même, au nom de la Belgique et de sa survie apparente, avec trois ou quatre entités autonomes, très peu solidaires (sauf pour permettre au plus fort de garder un œil sur le plus faible).

La conclusion pour Paul Magnette : « Le conflit communautaire fait partie de la Belgique. C’est un trait de son identité. (…) Tout comme la gauche et la droite, éternellement, se confronteront, le conflit linguistique et territorial, lui aussi, sera toujours là. »

Pauvre Wallonie…

G.R.

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6 réflexions sur “ Les tabous de Paul Magnette ”

  1. Tant que les wallons ( et les bruxellois ) seront en majorité des belgicains apeurés et maintenus dans cet état par certains partis, rien de grand ni de positif de pourra se faire pour la francophonie et la Wallonie.

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  2. La Flandre n’a même pas besoin de se déclarer indépendante, à moins de me tromper lourdement, l’actuelle mouture de BENELUX lui assure un filet de secours institutionnel et une sortie confédérale avec le Royaume des Pays-Bas par le simple fait que non seulement la Belgique mais encore les Régions ont signé le nouveau traité en 2008. Dans cette optique, elle ne doit rien demander à l’Europe puisqu’elle ne la quitte pas. La Belgique ne ressemble plus qu’à une feuille jaunie attendant que le vent d’automne ne la souffle vers le caniveau de l’Histoire. Autre point, la France est un partenaire commercial de la Flandre et certains de ses ministres ont déjà déclaré, depuis longtemps, vouloir reconnaître l’indépendance de la Flandre si cela devait se réaliser. N’oublions pas que la Flandre a fait partie d’un héritage du Royaume de France, tout à fait légal, dont il fut spolié par les Habsbourgs. La France a toujours gardé pour la Flandre les yeux de Chimène. Cela ne signifie pas que la France abandonne l’espoir de regrouper les territoires de langue française sis en son pourtour. Mais, les Etats ne pratiquent aucune morale en politique internationale!

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  3. Quand je lis sur un blog qui se dit rattachiste et wallon que : « le paysage institutionnel belge est condamné à évoluer vers le « confédéralisme ». Il ne fait pas de doute que ceux qui détiennent le pouvoir en Wallonie finiront par céder à la pression flamande », je me demande si vous ne regrettez pas la Belgique unitaire. Faites attention à vos formulations. Le confédéralisme serait de toute façon déjà beaucoup mieux que le statu quo. Tout ce qui sépare la Wallonie de la Belgique est bon à prendre. Même si les choses ne vont pas assez vite.

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