Wallonie, où vas-tu ?

Le journal Le Soir a publié hier une carte blanche de Jules Gazon (lien). Nous vous en donnons ici une version plus longue, en rappelant que Rudy Demotte a lui aussi reconnu l’urgence d’un nouveau « plan » wallon (son discours : lien).

Jules GAZON – Professeur émérite, HEC Université de Liège

Réjouissons-nous que le ministre J.C. Marcourt, appuyé par le secrétaire général de la FGTB, Th. Bodson, ait rompu dans ses dernières déclarations  avec les discours récurrents refusant d’envisager la partition du pays. Si nous décodons ses propos qui peuvent prendre une portée historique, il est temps d’oser repenser la gouvernance de la Wallonie dans le cadre de l’ « Après Belgique » sans préjuger de son avenir institutionnel. Comme les précédentes, les dernières négociations communautaires ont montré des Francophones s’accrochant à l’idée « Belgique », jouant les prolongations de concessions en concessions pour conserver l’essentiel des acquis sociaux générés par les transferts Nord/Sud tout en masquant l’hypertrophie politico-administrative francophone. Cependant l’accord gouvernemental se donne dix ans pour rompre substantiellement le lien solidaire, rupture programmée depuis longtemps par les partis flamands à l’exception du SP.A et de Groen. Par conséquent, continuer à nier la fin de la Belgique que l’on peut regretter, bien sûr, c’est choisir la stratégie du perdant qui s’engage dans un cul de sac.

L’après Belgique peut-elle réserver un destin institutionnel commun à  la Wallonie et à Bruxelles ? D’abord le lien identitaire entre Bruxellois et Wallons risque fort de  s’amenuiser, quand la Flandre aura obtenu ce qu’elle revendique et que les Bruxellois seront réticents à fournir l’effort solidaire qu’impliquera leur union avec les Wallons. Les Bruxellois ont bien compris qu’ils ne peuvent se substituer à la Flandre pour maintenir le niveau de vie wallon à situation wallonne inchangée, comme le confirment les sondages. Sur base des chiffres 2009, les besoins de financement de l’Etat wallo-bruxellois, supposé indépendant, auraient été de 13,340 Mia [i] (10,51% du PIB wallo-bruxellois), un trou dans les finances publiques d’environ 19% des dépenses publiques [ii]. D’autre part, on sait que Bruxelles sera convoitée par les Flamands qui en feront payer le prix si l’Etat wallo-bruxellois devait se constituer. Il me paraît dès lors inutile de reproduire les problèmes de la Belgique actuelle en constituant par la scission, un nouvel Etat composé de deux Régions où le lien solidaire serait  à nouveau remis en cause. L’intérêt financier de Bruxelles, 3e région de l’Union européenne (UE 27) pour le PIB/habitant à parité de pouvoir d’achat, pourrait être  l’indépendance. Sous cette hypothèse en 2009, les besoins de financement de Bruxelles auraient été de 2,942 Mia, soit 4,5 % du PIB.

On ne peut reprocher à J-C Marcourt de vouloir anticiper le problème et de s’attaquer au redressement wallon sous l’hypothèse, je l’espère, de l’après Belgique et dont le résultat influencera considérablement le champ des options institutionnelles possibles. Le travail est gigantesque, difficile, et requiert un grand courage politique eu égard à l’état catastrophique de ce que seraient les finances publiques d’une Wallonie autonome [iii]. En 2009, ses besoins de financement auraient été de 10,488 Mia, soit 13,5% de son PIB, 24% de ses dépenses publiques, une situation qui déclencherait déjà  le scénario infernal à la grecque par la montée des taux d’intérêt. Il convient d’affronter les deux causes essentielles du mal wallon : le sous-emploi endémique et l’hypertrophie politico-administrative. Ainsi, sur base des chiffres 2008, le Produit intérieur brut/habitant (PIB/H) de la Flandre par rapport à la Wallonie est de 1,37 [iv], ce qui signifie qu’en 2008, les Flamands ont produit par habitant une valeur de 37% supérieure à celle créée par les Wallons. Cette différence s’explique par la multiplication de deux facteurs [v] clefs : les rapports entre les deux Régions du taux d’emploi [vi] (1,16)  et de la productivité globale par travailleur [vii] (1,18). On constate que 1,37 est, aux ajustements statistiques près, égal à 1,16×1,18. Ce qui implique que le handicap de la Wallonie par rapport à la Flandre en termes de création de richesses ressortit à la politique de l’emploi et à sa productivité globale.

Pour le taux d’emploi, on sait que la Wallonie et Bruxelles sont lanternes rouges des régions de la zone euro. Le rapport des taux d’emploi entre Flandre et Wallonie égal à 1,16 signifie que la Flandre utilise la main d’œuvre disponible à raison de 16% supérieurs à ce que fait la Wallonie. Rappelons aussi, qu’en Wallonie, plus de 2/3 des chômeurs sont des chômeurs de longue durée qui, pour beaucoup, ont perdu toute compétence jusqu’à devenir inemployables. Ce n’est pas le chômeur qu’il faut incriminer mais le système (qui n’est pas spécifiquement wallon), d’autant plus que les enfants qui naissent dans ce milieu de non-travail sont programmés dès la naissance pour n’avoir comme horizon que la société d’assistance. Véritable déni de démocratie que maintenir un système qui engendre l’inégalité jusqu’à priver des enfants de l’accès à l’égalité des chances en raison du milieu où ils sont nés. Il faut changer de paradigme pour des raisons éthiques et économiques. Je me suis longuement exprimé sur le sujet [viii]. Malgré l’intérêt du monde scientifique, l’obstacle politique majeur à mes propositions s’explique par le refus d’admettre le principe éthique suivant : dès lors que le droit au travail est garanti par un contrat d’emploi, le devoir de travailler s’impose pour toute personne en âge de travailler et en bonne santé physique et psychique ! C’est le principal mal wallon, d’autant plus dramatique qu’il s’auto-entretient.

En ce qui concerne la productivité globale de l’emploi, le résultat de mon calcul signifie que la valeur de la richesse créée en Flandre rapportée au nombre de travailleurs est en moyenne de 18% supérieure à celle de la Wallonie. Il ne s’agit pas de stigmatiser le travailleur wallon pour une paresse apparente ou réelle. Le handicap de la Wallonie en l’espèce ressortit à de multiples facteurs, comme la spécialisation différente entre la Flandre et la Wallonie, elle-même liée au passé industriel et économique, l’intensité capitalistique de la production des biens et services, les infrastructures, l’organisation  et le management  tant de la fonction publique que de l’activité privée, la qualification des travailleurs et donc la qualité de l’enseignement et de la formation…Tous ces facteurs stimulants de la productivité sont pour la plupart inhérents à des choix politiques. Ce qu’il faut incriminer, c’est l’hypertrophie politico-administrative wallonne, comme vient de le dire le ministre A. Antoine. Vouloir s’y attaquer sans attendre et de manière spécifique à la Wallonie est l’unique voie de salut. On ne peut que se féliciter de cette prise de conscience. Mais l’objectif réclamera courage et perspicacité car ce qu’il faut dégonfler, c’est une organisation mise en place par les tenants du pouvoir qui sont souvent ceux qui en ont la responsabilité.

J.C. Marcourt ne s’est pas prononcé sur le cadre institutionnel de la Wallonie après la disparition de l’Etat belge. Si pour les raisons évoquées, on perçoit qu’un Etat wallo-bruxellois est peu probable, ce qui n’exclut pas  une étroite coopération au sein d’une agglomération,  l’indépendance wallonne ou l’autonomie wallonne dans une confédération avec rupture du lien solidaire sera-t-elle soutenable ?  Si d’ici 10 ans, à l’échéance fatidique, ou après les prochaines élections de 2014 au cas où les indépendantistes flamands auraient une majorité significative au parlement,  les besoins de financement d’une Wallonie autonome ne sont pas drastiquement réduits, la réponse est non avec certitude. L’appauvrissement de la population serait tel que le soulèvement populaire pourrait provoquer l’éclatement de la Wallonie,  d’autant plus menaçant, qu’il existe une forte disparité du PIB par habitant entre provinces wallonnes  et, d’autre part, parce qu’il n’existe pas de nation wallonne, même si une identité wallonne est en construction.

N’en déplaise aux indépendantistes wallons, dont  le souci primordial est de faire prospérer la Wallonie, la seule possibilité deviendrait une union à la France sous une forme à déterminer qui peut allier une large autonomie wallonne et le bénéfice du lien solidaire au sein de la République française, sans que le poids des finances publiques wallonnes n’influence fortement celles de la France à cause de l’effet d’échelle.  A défaut d’être le choix du cœur, ce rapprochement avec la France est un choix de raison. Et il pourrait être le choix du cœur si ces généreux wallons comprennent que l’identité wallonne connaît deux faiblesses structurelles, très substantielles. L’une d’ordre interne tient à l’espace wallon lui-même dépourvu d’une véritable capitale urbaine qui puisse prétendre au rôle de métropole reconnue par l’ensemble des Wallons. Tiraillée qu’elle est entre Liège, Charleroi,  Namur et Mons, la Wallonie est multipolaire en raison de particularismes hérités de son passé historique, politique et économique. L’autre faiblesse tient à la France : les marqueurs identitaires de la Wallonie qui pourraient en faire une nation lui sont français. La Wallonie a, comme la France, des racines gauloise, romaine et franque, racines auxquelles il faut ajouter un même référentiel des valeurs, hérité tant du siècle des lumières (liberté, égalité, laïcité) que de la religion catholique.

Mon analyse n’exclut pas la possibilité pour Bruxelles de s’unir à la France mais elle n’y serait pas obligée car, du point de vue de ses finances publiques, Bruxelles indépendante est tout à fait viable. D’autre part, outre la convoitise des Flamands, sans que cela  ne constitue un obstacle décisif, les grandes puissances européennes montreraient sans doute de la réticence à voir le siège des institutions européennes basculer en France. C’est pourquoi le « timing » du devenir de Bruxelles et de la Wallonie divergerait lors de la sécession du pays. Une raison de plus pour justifier que la Wallonie prenne son sort en main sans que celui-ci ne mette fin à une étroite collaboration entre la Wallonie et Bruxelles, et avec la Flandre d’ailleurs.


[i]  En considérant que la dette publique belge est répartie au prorata des PIB régionaux et que le taux d’intérêt est celui appliqué à la dette belge, soit 3,5%.

[ii] A défaut de disposer des statistiques, j’applique dans cet article à l’ensemble wallo-bruxellois et à l’autonomie wallonne, le ratio dépenses publiques /PIB pour la Belgique qui avoisine les 56% du PIB (voir rapport BNB 2009)

[iii] Les comptes publics d’une Wallonie autonome reprennent  l’ensemble des recettes et des dépenses publiques imputables à la Wallonie, en défédéralisant les comptes de l’Etat fédéral.

[iv] Notons que si on comparait les produits régionaux brut par habitant (la richesse créée d’une entité pendant l’année considérée par les citoyens de l’entité qu’ils travaillent ou non dans l’entité, prenant donc en compte les navetteur vers Bruxelles) le rapport serait 1,29. Mais parce que notre but est de faire ressortir les effets d’une politique, la référence doit être le produit intérieur brut (PIB) qui mesure la richesse créée dans l’entité elle-même.

[v]   Une formulation mathématique simple que les experts peuvent vérifier,  introduit un 3e facteur démographique pour lequel il n’y a pas de différence significative entre la Flandre et la Wallonie.

[vi] Le taux d’emploi est le pourcentage des personnes qui ont un contrat d’emploi à temps plein ou à temps partiel dans la tranche d’âge de 15 à 64 ans.

[vii] La productivité globale par travailleur est le rapport PIB par emploi effectif.

[viii] Le chômage, une fatalité ? Pourquoi et comment l’éradiquer. L’Harmattan, Paris, 2008

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Une réflexion sur “ Wallonie, où vas-tu ? ”

  1. Très bonne analyse ! Dans la pratique, bien trop de wallons vivent de cette hypertrophie politico-administrative. Quand celle-ci ne sera plus financée, la douleur sera terrible. Sans politique de relance économique par l’investissement privé, la Wallonie risque fort de suivre le même chemin que la Grèce. Je vois difficilement le pouvoir politique wallon capable de forcer le changement, tant il est englué dans son système proportionnel et son clientélisme destructeur.

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