La solution du professeur Gazon

Le CHÔMAGE, UNE FATALITE ?

Pourquoi et comment l’éradiquer

Livre publié chez L’Harmattan (Questions contemporaines), Paris, octobre 2008

Résumé appliqué à la Belgique

 

Le chômage endémique dans les pays de l’Union européenne est devenu la préoccupation majeure des gouvernants.

Les mutations technologiques et l’accélération de la mondialisation de l’économie ont amplifié le chômage structurel car la qualification des travailleurs n’a pas évolué au même rythme que les exigences du marché du travail. Il en est résulté un allongement de la durée du chômage à tel point qu’en Union Européenne, la moitié des chômeurs sont des chômeurs de longue durée.

L’option solidaire, dans son souci d’offrir une vie décente à ces exclus du marché du travail, a réduit de plus en plus la différence entre le revenu net du travail et les revenus nets octroyés aux inactifs. C’est « le piège du chômage » qui n’incite plus, ou peu, certains inactifs à rechercher un emploi et qui pousse les personnes au travail à réclamer des hausses salariales pouvant compromettre la compétitivité. Un cercle vicieux s’installe : plus le système est généreux pour combattre l’exclusion, plus on favorise le chômage de longue durée.

Ces chômeurs de longue durée, tout comme les autres inactifs non éligibles aux allocations de chômage, perdent leurs compétences et la motivation pour retrouver un travail. Ils deviennent progressivement inemployables. Leurs enfants sont formatés dès la naissance pour n’avoir d’autre horizon que celui de l’assistance.

Est-il moral de laisser ces personnes perdre jusqu’à l’estime de soi ? Est-il équitable de laisser des enfants naître et grandir en n’ayant d’autre perspective que l’exclusion du monde du travail ?  Est-il juste de dénier à ces enfants le droit à l’égalité des chances, fondement de toute démocratie, en raison du milieu où ils sont nés ?

Bien que problème économique, le chômage relève donc aussi aujourd’hui de l’ordre éthique et il n’y pas lieu de s’en étonner car l’objet du marché du travail est l’être humain et non une marchandise comme c’est le cas pour les autres marchés. Le fait que des chômeurs de longue durée et autres inactifs en âge de travailler se complaisent dans leur état d’assistés ne peut effacer la portée morale de l’inégalité au regard de la possibilité pour ces personnes et leur famille de mener une vie digne. Il ne s’agit pas de frapper d’ostracisme ces inactifs pour une paresse apparente ou réelle. Ce serait se tromper de cible. C’estla Société qui exclut l’individu et c’est Elle qui doit faire le choix éthique refusant que le chômage soit la variable d’ajustement du marché du travail.

Mais alors que le chômage est considéré comme inéluctable, le choix d’une société sans chômage serait frappé de naïveté et d’angélisme si on n’en montrait pas sa faisabilité économique.  C’est l’objet de ma proposition. Je me suis imposé trois conditions dans le but de ne pas perturber le bon fonctionnement du marché du travail. Premièrement, la solution n’engendre pas des dépenses nettes supplémentaires pour l’Etat. Deuxièmement, son dispositif atténue le risque de poussées inflationnistes. Enfin, la solution favorise davantage la flexibilité sur le marché du travail, car elle facilite la mobilité d’emploi à emploi par la garantie offerte par l’Etat du maintien d’un contrat d’emploi aux personnes en transition d’emploi.

Je propose de ne plus se focaliser sur le « piège du chômage », mais d’inverser le raisonnement en se posant la question de savoir quel serait le coût supplémentaire de la remise au travail par rapport au coût  des diverses allocations octroyées aux inactifs. D’après mes calculs fondés sur les statistiques de l’OCDE et de l’UE, ce coût est réduit : 20% en moyenne pour les 22 pays que je considère, et environ 13% pourla Belgique en 2006.

La remise au travail des chômeurs postule la création certaine de nouvelles activités au delà de ce que font aujourd’hui les entreprises et l’Etat. L’inactivité frappant d’abord les travailleurs peu qualifiés dans les pays où leur coût salarial est relativement élevé, Il faut susciter une demande des consommateurs intensive en travail peu qualifié, non soumise à la concurrence internationale et correspondant à des besoins non encore satisfaits. Les services de proximité tels l’aide ménagère et l’organisation de l’habitat, la garde d’enfants, l’aide aux personnes dépendantes, le transport des personnes, l’assistance scolaire, et même les services informatiques et de secrétariat à domicile sont à même de rencontrer des besoins non satisfaits si on veille à ce qu’ils ne concurrencent pas des activités préexistantes.

Mais comment assurer une demande de ces services alors que le marché ne l’a pas générée parce que l’utilisateur n’est pas prêt à payer le prix qui couvre le coût ? Autrement dit, tout en respectant la neutralité budgétaire de l’Etat, comment garantir une demande de services de proximité censée remettre au travail un quota suffisant de chômeurs pour dégager, grâce à la récupération des allocations de chômage, à la perception des impôts sur le revenu et des cotisations sociales, les ressources nécessaires pour le financement de la remise au travail du solde des chômeurs en dehors des services de proximité ?

Le dispositif consiste à transformer un certain pourcentage du coût salarial de chacun (mutatis mutandis pour les indépendants et les pensionnés) en un moyen de paiement, le « crédit de proximité » appelé CPR, destiné à l’achat de services de proximité.  

Le système engendre un accroissement certain de l’emploi (surtout peu qualifié) car chacun a intérêt à dépenser son « crédit de proximité » ou, s’il n’en a pas le besoin, à l’échanger contre monnaie au sein d’une bourse d’échange créée à cet effet.

Pourla Belgique(2006), il faudrait transformer 4,1% du coût salarial  en « crédit de proximité ». Pour un coût salarial moyen du Belge fixé à 100 unités monétaires, son salaire net est en moyenne de 42,9. Dans mon dispositif, il est d’abord ristourné au contribuable moyen belge 4,1 unités pour l’achat de services de proximité. L’assiette fiscale et sociale devenant 95,9  soit 100-4,1, son revenu poche monétaire se réduit de 1,3 pour passer de 42,9 à 41,6 unités. Mais son revenu disponible augmente pour devenir 45,7 au lieu de 42,9, à savoir 41,6 unités monétaires plus 4,1 unités de CPR pour l’achat des services de proximité.

Les services de proximité coûtent donc au consommateur environ 32% (soit 1,3/4,1 ou perte du revenu monétaire/gain en CPR)  de ce qu’ils valent sur le marché sans qu’il n’y ait de subvention.

Pour qu’il n’en coûte rien à l’Etat, il faut, en Belgique, que 65% des chômeurs soient engagés par les entreprises de services de proximité créées à cet effet. Avec le montant que l’Etat récupère (allocations de chômage, impôts sur le revenu des chômeurs remis au travail, leurs cotisations sociales etla TVA) il compense d’une part, le cadeau fiscal et social fait au contribuable en réduisant  l’assiette qui est passée de 100 à 95,9, et, d’autre part, il dispose des moyens nécessaires pour financer la remise au travail du « solde » des chômeurs, à savoir 35%, en dehors des services de proximité pour rencontrer, par exemple, les nombreux besoins insatisfaits exigeant diverses qualifications dans les domaines de la santé, de l’enseignement et de la formation, de l’environnement et de la culture.

La remise au travail concerne autant les travailleurs, parfois de haut niveau, qui sont en transition d’emploi suite à des restructurations d’entreprises que les autres inactifs devenus inemployables. Pendant leur remise à niveau obligatoire, ces inemployables sont rémunérés au salaire minimum.

La mise en application du dispositif se heurtera à différents problèmes. Parmi ceux-ci, l’un des plus épineux sera sans doute le déficit d’employabilité des chômeurs à remettre au travail. Les emplois-formation et le passage par l’économie sociale marchande constitueront une étape obligée pour beaucoup d’entre eux. Il est toutefois fondamental que tous les chômeurs en bonne santé physique et psychique soient dotés d’un contrat d’emploi, fût-il un contrat d’emploi-formation, qui remplace les allocations de chômage.

Qu’en sera-t-il de la gestion du dispositif? Si le privé, le public et l’associatif sont appelés à se manifester pour entreprendre ou étendre l’activité des services de proximité, la coordination doit être assumée par les pouvoirs publics. La transformation d’une partie du coût salarial en CPR relève du ministre des finances et l’organisation opérationnelle du dispositif, du ministre de l’emploi et de l’économie.

Enfin, ni chômage ni assistance implique, au plan individuel, le droit au travail et le devoir de travailler. Si le droit au travail inspire diverses constitutions européennes, il est resté jusqu’à présent au niveau des bonnes intentions, le droit au travail ne faisant peser sur les gouvernants qu’une obligation de moyens et non de résultats. Dès lors que la faisabilité d’une société sans chômage est démontrée, que le droit au travail est garanti, le devoir de travailler s’impose pour tout individu en âge de travailler et en bonne santé physique et psychique, ce qui permet de mettre fin aux allocations pour inactivité.

Ma proposition d’une société sans chômage n’est pas universelle. Elle est surtout adaptée aux économies avancées où l’assistance aux chômeurs représente un pourcentage élevé du coût salarial inhérent à une remise au travail. Un impôt sur le revenu peu progressif peut également en faciliter la mise en oeuvre.

Une société sans chômage rend à chacun sa dignité, élimine le gaspillage économique que constitue la sous-utilisation des ressources productives, augmente constamment le potentiel de l’économie et le capital humain par la remise à niveau de ceux qui perdent leur emploi. Mais outre ces résultats, elle génère, par rapport à la situation actuelle, des effets externes positifs considérables pour la société, en réduisant l’insécurité et les tensions sociales que favorisent l’oisiveté des jeunes en pleine force de l’âge et la discrimination raciale à l’embauche.

Nos décideurs auront-ils la volonté de changer de paradigme? Sauront-ils renouveler l’option solidaire pour l’adapter aux défis actuels? Dès lors qu’un contrat d’emploi est garanti dans des conditions convenables, sauront-ils imposer pour les personnes en bonne santé,  le travail en lieu et place de l’assistance, même si certains politiques pensent, à tort suivant des sondages, qu’ils peuvent tirer un profit électoral en aidant les inactifs mais néanmoins maintenus dans leur état de dépendance? Je fais le pari de l’imagination au pouvoir et de la capacité de nos décideurs de ne pas s’enfermer dans une société qui en ferait des « marchands d’assistance » par clientélisme politique.

Jules GAZON, Professeur émérite,

HEC Ecole de gestion de l’Université de Liège

00 32 (0) 43 77 59 82

jgazon@skynet.be

 

 

 

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